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mercredi 27 mai 2009

Haïti: crainte d'émeutes de la faim

Michel Forst, expert indépendant des Nations unies sur Haïti.

Par Laura-Julie Perreault

Au printemps dernier, les Haïtiens, frappés de plein fouet par la crise alimentaire, ont déversé leur désespoir dans les rues, demandant du pain, mais aussi une grande ration de justice sociale à leur gouvernement. Ces «émeutes de la faim» ont fait des dizaines de morts. Un an plus tard, où en est le pays le plus pauvre des Amériques?


À deux cheveux d'un autre soulèvement populaire, croit Michel Forst, l'expert indépendant des Nations unies sur la situation des droits de l'homme en Haïti. Venu présenter à Montréal les résultats de la mission d'observation qu'il vient tout juste de terminer, le spécialiste français, mandaté par le secrétaire-général de l'ONU, a répondu aux questions de La Presse hier.


Q: Un an près les émeutes, est-ce que le gouvernement haïtien a réussi à répondre à certaines des doléances de sa population?


R: La réponse est non et c'est la principale conclusion de mes deux visites en Haïti. Ma crainte est que les émeutes qu'on a connues en avril 2008 se reproduisent. Il y a une question à aborder à Haïti (en matière des droits de la personne), au-delà de la réforme de la police et de la justice et c'est la question de l'extrême pauvreté et de l'accès aux droits économiques et socioculturels. Je fais partie de ceux qui pensent que l'insécurité actuelle est une menace pour Haïti et on ne parle pas ici seulement de l'insécurité physique, mais aussi de l'insécurité alimentaire. C'est là-dessus qu'il faut attirer l'attention de la communauté internationale.


Q: Vous estimez que la réponse de la communauté internationale n'est pas la bonne?


R: La difficulté pour le moment, c'est que la communauté internationale répond aux besoins de la population haïtienne, mais on parle peu de droits. La population a besoin d'eau potable, on creuse des puits. On en est encore au stade où il faut que le gouvernement reconnaisse que les droits qui sont garantis dans la Constitution (dont le droit à l'éducation, aux soins de santé et au logement) peuvent être revendiqués par la population. Il y a des communautés, en Haïti, à Jacmel, à Jérémie et à Cap-Haïtien, par exemple, où on réussit déjà à assurer ces droits. Où il y a des écoles gratuites, de l'eau potable, des emplois. La difficulté sera de prendre ces résultats locaux et d'en faire quelque chose de national.


Q: Bill Clinton vient tout juste d'être nommé envoyé spécial du secrétaire-général des Nations unies en Haïti. Quel impact croyez-vous que cela aura sur la situation actuelle?


R: C'est quelqu'un qui a une stature internationale. Il sait parler à la fois aux États et au secteur privé. Il faut aller chercher du financement pour des projets destinés à la population et faire revenir les investisseurs en Haïti. Par son charisme et son carnet d'adresses, Bill Clinton a la possibilité d'accomplir beaucoup de choses.


Q: Vous notiez dans un rapport publié en mars qu'il y avait certains signes positifs de diminution de la violence en Haïti, notamment moins d'enlèvements. À la lumière de votre dernière visite, révisez-vous votre position?


R: Non, il y a des signes positifs. La sécurité physique s'est améliorée. Mais on ne peut pas encore se promener en toute quiétude dans les rues de Cité-Soleil! Les principaux chefs de gang ont été arrêtés et, comme partout ailleurs, les chefs arrêtés ont été remplacés par les sous-chefs. Il y a une lutte entre ces derniers qui risque de se terminer par une reprise du pouvoir des gangs. La situation reste très précaire.


HAÏTI : Des galettes de boue pour tout repas ...


Dans ce pays, l'un des plus pauvres du monde, les paysans affamés finissent par manger de la boue salée et séchée. L'augmentation du prix des céréales, les inondations, l'instabilité politique et la mauvaise gestion de l'aide humanitaire sont en cause.


Quand il n'y a rien à manger, il y a encore de la terre. Le mélange, avec un peu d'eau, du sel et de la matière grasse végétale, donne une masse boueuse lisse. Découpée en rondelles plates et séchées au soleil, elle devient une sorte de "biscuit", "peu appétissant et qui donne des maux de ventre", disent ceux qui en goûtent. Mais c'est bien le seul repas que prennent des milliers de Haïtiens trois fois par jour depuis quelques semaines. Autant dire que Haïti n'en finit pas sa descente aux enfers.


Comment en est-on arrivé là ?


Charles Ridoré, un Fribourgeois d'origine haïtienne et ancien secrétaire romand de l'organisation caritative Action de carême, accuse d'emblée la classe politique de son pays natal. "L'instabilité et la guerre des clans ont empêché tout progrès. Les réformes, notamment agraires, n'ont pas eu lieu, et le pays importe l'essentiel des produits alimentaires de base", explique-t-il.


En effet, la totalité de la farine consommée, soit 200 000 tonnes par an, est importée. Pour le riz, 75 % de la consommation – soit 320 000 tonnes – vient de l'étranger.


Or les prix du riz et de la farine ont pris l'ascenseur ces derniers temps sur le marché mondial. Les raisons sont multiples : mauvais temps, récoltes insuffisantes, forte demande de l'Asie émergente et utilisation de blé pour les biocarburants. "Pour les 6 millions de Haïtiens qui vivent dans l'extrême pauvreté, sur une population de 9 millions d'habitants, la hausse des prix des produits alimentaires est insupportable", explique Mario Rapacosta, fonctionnaire à l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), basée à Rome. Il fait aussi remarquer qu'il y a de moins en moins de vivres disponibles pour l'aide humanitaire.


Autre raison de cette catastrophe :


Noël et Olga, deux cyclones tropicaux qui ont dévasté le pays en novembre et en décembre. "Ils ont frappé juste avant la récolte des bananes plantain et des légumes et ont tout détruit", poursuit Mario Rapacosta. Selon lui, ce sont précisément les paysans des hauts plateaux qui ont tout perdu et qui sont aujourd'hui réduits à l'extrême pauvreté.


Marco Gilli, responsable de l'aide humanitaire suisse à Port-au-Prince, la capitale haïtienne, n'est pas surpris que les gens démunis finissent par manger de la boue. "Nous voyons de plus en plus d'enfants à la campagne, ayant une teinte rouquine. C'est un indicateur fiable de l'extrême malnutrition", dit-il. La coopération suisse consacre environ 5 millions de francs par année à Haïti. L'essentiel est versé au Programme alimentaire mondial (PAM), qui achète et distribue les vivres.


Mario Rapacosta ne cache pas sa frustration face à cette situation. Il estime que le fonctionnement de la FAO, mais aussi de l'ensemble des organisations onusiennes et non gouvernementales, est en cause. "Nous agissons en cas d'urgence et négligeons les problèmes structurels, dit-il. Le travail de prévention des catastrophes – construction des infrastructures, éducation des paysans – passe à la trappe.


"Pour Charles Ridoré, il y a un autre coupable :


les exportations subventionnées du riz, de la farine et d'autres denrées par les Etats-Unis et l'Europe. "Petit à petit, nos paysans ont abandonné les champs parce qu'ils ne pouvaient pas faire face aux importations à bas prix, explique-t-il. Aujourd'hui nous sommes dépendants des importations et payons le prix fort lorsque le marché international est à la hausse."


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