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vendredi 21 août 2009

La Révolution haïtienne et l’universalisation des droits de l’homme.

En marge de, en référence à, et en contribution indépendante à l’occasion de l’inauguration du colloque international de l’UNESCO à Port-au-Prince du 21 au 23 août courant, sur « La Révolution haïtienne et l’universalisation des droits de l’homme »


Annotations réflexives sur un thème porteur

La Révolution d’indépendance nationale d’Haiti, de l’ethno-nationalisme à l’universalisme des droits de l’homme (concepts et conceptions des droits de l’homme dans la dynamique évolutive du message révolutionnaire haïtien).

par le professeur Leslie F. Manigat


Cette thématique complexe nous met au cœur d’une dialectique de l’orthodoxie du « libéralisme politique » et de l’hérésie du « national-indigénisme » haitien à l’ère de l’émancipation globale en Occident (1776-1830) dans l’enfantement des révolutions américaine (1776), française (1789) et haïtienne (1791). et la chaîne consécutive de la succession des ruptures qui ont produit la décolonisation révolutionnaire des colonies espagnoles d’Amérique. A cet égard, l’Indépendance Haitienne est à la fois fille de son temps, et en avance sur l’horloge de l’histoire de l’instance indigéniste, précocité qui a eu son prix à payer en « cost-benefits analysis » par l’historien évaluateur des réalités concrètement vécues. La révolution d’indépendance haïtienne, alors unique dans les annales de l’humanité, a été une indépendance à problèmes !


Aussi faut-il suivre un itinéraire de dépaysement ethno-culturel au moins partiel vis-à-vis du modèle occidental classique, pour comprendre les tours et détours de la question des droits de l’homme et de l’indigénisme noir ou négritude, comme « moment alors assumé vers la conscience universelle », pour rejoindre l’itinéraire de ce qui est devenu l’universalisme haïtien. Les « annotations réflexives » qui suivent nous aideront à poser la problématique de la révolution d’indépendance haïtienne selon ces quatre paramètres cardinaux : ethnicité, nationalisme, droits de l’homme et universalisme, que nous oserons qualifier de paradigmatiques dans le cas d’espèce haïtien.


I.- Jefferson et Toussaint Louverture : le choc de deux concepts des droits de l’homme chez deux chefs d’état politiquement amis voire alliés. Rien n’est plus éclairant qu’une comparaison des conceptions des droits de l’homme chez Thomas Jefferson et chez Toussaint Louverture.


Le premier, adepte et fondateur du libéralisme politique en 1776 à la création des Etats-Unis d’Amérique du Nord (USA) dont il est, avec Georges Washington, le « père fondateur » (Founding Father) est l’incarnation de l’idéal de « la démocratie en Amérique » comme devait l’analyser Tocqueville. Mais ce florilège des libertés modernes s’accommodait sans problème d’incompatibilité avec la conservation des structures économiques et sociales de l’ancien régime politiquement aboli. Mieux encore (ou pire), il exigeait comme essentiel à la sécurité des Etats-Unis l’esclavage des noirs, et comme vitale à l’existence politique même du nouvel Etat la continuation heureuse de la négation du statut d’hommes libres aux anciennes victimes de la traite qui a peuplé les plantations sucrières et cotonnières du Sud en en fondant la richesse. Jefferson était un esclavagiste sans complexe comme latifundiste ; voire comme homme, jusque dans sa vie privée. Conceptions d’un grand homme d’état dans la légitimité constitutionnelle de sa logique du libéralisme politique forgeur de la démocratie américaine des droits de l’homme et du citoyen pour lequel il ne fallait pas confondre les intérêts avec les principes sacrés et les théories légitimantes de ce libéralisme forgeur de la modernité démocratique.


Le second, qui a assimilé par ouie dire l’écho à Saint Domingue de l’idéologie française des droits de l’homme et du citoyen avant d’avoir été en mesure d’analyser les principes libérateurs de ce nouvel évangile politique, a saisi le parti à tirer d’une émancipation qu’il allait appliquer au cas des nègres croupissant dans un esclavage tricentenaire. Homme à sa manière, de l’idéologie française des lumières importée dans la colonie, il l’appliquera à la cause de l’affranchissement des noirs de la condition servile. Il faut lire avec quels accents d’enthousiasme désaliénants Toussaint se réclame d’être un « sans-culottes » à la manière jacobine française en guerroyant victorieusement pour la France révolutionnaire : « rien n’a pu résister à la vaillance des sans-culottes » ! Mais la conception des droits de l’homme chez Toussaint ne va pas sans l’abolition de l’esclavage des noirs car le premier droit de l’homme c’est la liberté des noirs. Le nom du libéralisme politique à Saint Domingue interprété par un Toussaint alors « sans-culottes », c’est le principe incontournable de l’affranchissement général des esclaves, la cause qu’il incarne et pour laquelle il se bat : « Je suis Toussaint Louverture…Je veux que la liberté et l’égalité règnent à Saint Domingue…Joignez-vous à moi, frères, et combattons pour le même cause » (1793) Le concept même des droits de l’homme chez Toussant Louverture est en choc frontal avec un libéralisme politique qui pactise avec l’esclavage. Abolitionniste, Toussaint est un anti-libéral. Les fondateurs de la révolution haitienne de l’indépendance nationale ont été des abolitionnistes et non des libéraux. Mieux ils ont été des adeptes de l‘autoritarisme politique à la Saint Juste et à la Robespierre si l’on veut, en tout cas, d’un pouvoir fort y compris Pétion qui se réclamait en théorie mais non dans la pratique, d’un « républicanisme à la Jefferson » (Dauxion-Lavaysse) que contredisait son expérience gouvernementale dictatoriale. Ne confondant pas le libéralisme politique des droits de l’homme d’alors avec l’abolitionnisme qui lui a été finalement contraire en tant que porteur de la cause de l’égalité des races humaines, évangile de l’indépendance haïtienne. L’opposition fut dans les deux concepts eux-mêmes, celui de l’indépendance haïtienne à partir de Toussaint Louverture étant en avance sur l’horloge du temps à cet égard, je veux dire en matière d’égalité des races humaines, cette création continue depuis les luttes d’indépendance de la révolution haitienne.


C’est pourquoi la Déclaration Universelle des Droits de l’homme et du citoyen de décembre 1948 est consanguine, à travers l’espace-temps de l’histoire, avec la révolution haïtienne de l’indépendance car la problématique qui est la sienne, ce dont elle traite, c’est de l’égalité des races humaines. Ce n’est donc pas par hasard que cette rencontre ait été l’occasion du rôle stellaire joué par Haiti dans l’adoption de cette déclaration. On sait que ses auteurs ont été le canadien John Peter Humphrey, directeur de la Division des Droits de l’homme de l’ONU, la Présidente de la Commission de Rédaction de la Déclaration l’américaine Eleanor Roosevelt, le rapporteur pour la Commission Charles Malik. On sait également le rôle éminent de son président le juriste français René Cassin. Ce qu’on a coutume de vouloir oublier, c’est le rôle-vedette du tribun haïtien à la voix de stentor le Sénateur-ambassadeur Emile Saint Lot dont les interventions et le discours final ont arraché le vote à la majorité écrasante des 58 états membres, 50 pour, 2 contre, 8 abstentions, aux Nations-Unies, réunies au Palais de Chaillot, à Paris. Saint Lot a joué le rôle du tribun qui, au cours des débats, par sa faconde convaincante et son éloquence hors pair, emporta ce vote mémorablement triomphal le 10 décembre 1948. Un journal parisien, conquis par la verve éloquente du tribun haitien « chrisostome » (à la voix d’or), eut à écrire en la circonstance que si c’est cela Haiti, eh bien, nous sommes tous Haitiens ! La Déclaration Universelle des Droits de l’homme de 1948 a bel et bien été portée sur les fonts baptismaux par Haiti. La Providence historique a voulu que je fusse là, au Palais de Chaillot, comme nouvel étudiant en Sorbonne à peine arrivé à Paris fin septembre 1948. J’étais au Palais de Chaillot le 10 décembre 1948, et j’ai vécu l’émotion Onusienne de ce moment mémorable dont l’écho avait eu un retentissement à l’Unesco voisine à peine née. J’ai pu en porter témoignage en diverses occasions.


II.- Historien professionnel habitué à interroger les textes et documents, je n’ai pas tardé à avoir mon attention d’analyste attirée sur une singularité sémantique de grande importance dans l’histoire des guerres d’indépendance haitienne. L’armée de libération nationale haïtienne qui gagné ces guerres pour rendre possible la création de l’Etat indépendantiste nouveau s’est définie officiellement elle-même d’ « armée indigène » en 1803-1805. Toute une série de proclamations, d’édits, d’ordonnances, d’arrêtés, de décisions, d’exécutions des volontés du gouverneur général et des hautes instances nationales portent le label de « l’armée indigène ». Et dire que nombre de nos historiens ne se sont pas soucié de creuser cette sémantique significative dans l’Haiti des premiers temps de l’indépendance et n’en ont pas tiré toute la substance définitoire.


Armée INDIGENE ? Le vocabulaire du moment a précisé ce mot en lui attribuant le sens de non « blanc européen » comme l’étaient le colon des belles plantations tropicales de la Saint Domingue esclavagiste. L’armée indigène est nègre, c'est-à-dire africaine pour une part, et métisse d’africains d’origine c’est dire mulâtre pour l’autre part. Pour Dessalines et son époque, les militaires haitiens victorieux ont une fiche d’identité d’indigène. Les amérindiens résiduels sont des autochtones ou aborigènes. Les Haitiens vainqueurs en 1803 sont des « indigènes » d’où l’ethno-nationalisme partout présent dans les actes de la littérature politique et les réalités collectivement vécues. L’armée indigène ne désigne pas les précolombiens car il n’en restait plus d’exemplaires en 1803 qu’à l’état résiduel amérindien. L’audace constitutionnelle haïtienne de 1805 formellement exprimée dans la constitution de 1816 restera unique dans le répertoire historique des constitutions du monde, avec son article 44 qui veut que « Tout Africain, Indien et ceux issus de leur sang, nés dans les colonies ou pays étrangers, qui viendraient résider dans la République, seront reconnus Haitiens mais ils ne jouiront des droits de citoyenneté qu’après une année de résidence ». Jamais on a vu une telle générosité de conception juridique d’octroi constitutionnel de la nationalité, sur base territoriale, associée à un nouveau « jus sanguinis » d’origine et à fondement ethniques, avoir un effet quasi immédiat par un simplement déplacement d’une personne physique par volonté d’immigration dans un nouveau pays d’adoption.


Pour Dessalines, tous les Haitiens sont génétiquement noirs par définition. Et jusqu’au temps de Firmin, c'est-à-dire trois ou quatre années avant la survenue de l’occupation militaire étrangère par les forces d’invasion yankee de juillet 1915 « la question de race » dominait encore « la destinée du peuple haitien ». C’est la fameuse instance du caractère « national-indigéniste » de la révolution nationale d’indépendance, la seule de ce type dans l’histoire latino-américaine jusqu’à la révolution mexicaine de 1917 à admettre qu’elle est de nature « indigéniste ». Cette nature alors unique, lui a valu la solitude du coureur de fond, au point qu’un « social scientist » américain de renommée mondiale a parlé d’Haiti comme un « isolat » jusqu’à l’occupation nord-américaine. Mais cette situation d’« isolat » n’a pas empêché Haiti d’être le foyer d’initiatives d’interventions à l’extérieur en faveur de la solidarité internationale active de notre pays sur la scène du monde, en vertu de son « devoir internationaliste » d’aide aux victimes des abus contre les droits humains, tout au long de l’histoire du pays de Toussaint L’Ouverture à la fin de la seconde guerre mondiale.


Il faut avoir le courage de dire cette vérité historique que la victoire politique qui a métamorphisé la révolution d’indépendance haitienne, en la transformant en son contraire par un revirement de renversement de vapeur qui l’a assimilé à une société créole dominante à faciès latino-américain « café au lait » (aspiration de l’élite socio-économique au point qu’une jeune métisse, à la franchise crue de son age, dans un texte sinon inédit du moins non popularisé et plein de vérité sociale, a identifié son idéal d’identité haïtienne comme faite à la « latino-américaine » et non « indigène », est une performance qui a éloigné Haiti de l’image originellement « indigéniste » de l’armée des guerres d’indépendance, « armée indigène » dans la définition Dessalinienne jusqu’à l’assassinat régicide du Fondateur, après quoi on pourra étaler, une fois les concessions opportunes intelligemment faites aux masses populaires objectivement « piégées » en devenant seulement propriétaires paysannes, on pourra étaler la domination de la société créole typifiée jusqu’à la couleur de la peau claire (Verna dixit) avec les Pétion-Inginac-Bonnet-Boyer-Nau-Borgella-Marion-Bazelais-Villevalex-JouteLachenais, tous haïtiens mais de la nouvelle oligarchie établie, forte de ses quatre pouvoirs de « distinction sociale » : le pouvoir économique (propriété foncière et surtout import-export), le pouvoir politique (les institutions et la séparations supposées du principe des trois pouvoirs à la Montesquieu), le pouvoir militaire (porteur de l’indicatif stabilisateur du « général victorieux »), et le pouvoir culturel (monopole de l’instruction écrite dans une majorité illettrée). La société créole haïtienne est bien au timon des affaires depuis fin 1806 et c’est sans paradoxe sinon sans problème, qu’elle a su s’imposer durablement à la majorité nationale comme minorité privilégiée au leadership fondé sur l’assurance d’être une classe dominante consciente de la stabilité de son emprise sur les leviers de commande et les assises de contrôle et de pilotage d’un « système » fonctionnant à ses ordres et à son bénéfice. Un ordre social aux fondations profondément enfouies, tenaces, nombreuses, constamment repoussant dans les racines d’une société traditionnelle en crise de dépérissement que l’archaïsme entretient en état de crise insurmontée à l’avantage des « navigateurs » habiles manoeuvriers du pilotage à vue. C’est la difficulté de la sortie de crise, mainteneuse des structures du statu quo, qui est la force de l’oligarchie dominante sur la paysannerie propriétaire, dans une vie en révolution répétitive de stagnation définitoire de la crise haitienne contemporaine dans laquelle la dynamique évolutive elle-même est une « dynamique de recul » sociétal comme j’aime à le dire. Aujourd’hui est pire que hier, formule de la société régressive. L’hier est grippé dans une société malade dont les bien portants ont le monopole des sirops contre la toux et gagnent à tout coup même en ne faisant rien, sauf à s’organiser continuellement à ne rien faire. Statu quo d’une société traditionnelle complice de l’anti-changement et maîtresse des forces d’anti-changement, allergique au sursaut explosif tentateur de l’étincelle des droits de l’homme, rendant la révolution paradoxalement à la fois nécessaire et impossible. C’est le nœud d’une situation de crise à la Gramsci, définie dans mon analyse de la crise contemporaine haïtienne déjà vieille, quand le neuf frappe plus fort à la porte et qu’on s’ingénie à lui en interdire l’entrée directe par la résistance de l’ancien. Mais jusques à quand ?

On ne peut conclure sur la nature de la révolution haïtienne d’indépendance, ses tours et détours et sur la nature de la société créole haitienne de 1806 à 1915 sans valoriser aux yeux de notre peuple ce que nous avons osé faire pour les autres qui ont finalement mieux oeuvré pour exploiter leurs acquisitions historiques, y compris celles dues, en partie, aux efforts haitiens interventionnistes de solidarité désintéressée. En effet, le type d’indépendance de la révolution haitienne, dans l’impulsion de son énergie créatrice, a fait émerger une réalité contraignante à savoir les exigences d’une « révolution-mère » à faire des « petits » et la conscience qui lui est liée, d’un véritable « devoir internationaliste » qui oblige à ne pas confiner la révolution dans un seul pays, malgré qu’on en ne dise !


Les illustrations de cette pulsion de solidarité sont nombreuses à travers toute l’histoire d’Haiti comme le legs de son type d’indépendance. On se contentera ici de citer quatre instances :

A. – Sur le continent américain, le cas de l’Amérique Latine. Le fondateur de l’indépendance haïtienne Dessalines fait aider l’expédition militaire de Francisco de Miranda, le précurseur de l’indépendance latino-américaine en 1810, expédition qui part de la ville haitienne de Jacmel au large duquel Miranda, à bord de son navire-amiral le « Léandre » crée le drapeau vénézuélien et d’où partent les forces renforcées par une contribution importante haitienne en hommes, en armes et en munitions pour la conquête de la Terre Ferme. L’épisode est fameux d’un Dessalines faisant transmettre à Miranda le vibrant et lapidaire mot d’ordre de la guerre à outrance (« Coupez les têtes, incendiez les maisons »). Mais pardessus tout, l’aide « décisive » (Bolivar dixit) du président haitien Alexandre Pétion et des Haitiens en 1816 en faveur du Libertador et du général Mexicain Xavier Mina. Dans le seul cas de la première expédition militaire de Bolivar partie des Cayes, Pétion fit livrer 6.000 fusils à Bolivar et les munitions correspondantes à partir des arsenaux de la République, huit goélettes armées et des volontaires, notamment des marins, pour donner une idée de la première des deux expéditions haïtiennes de Bolivar. On comprend la reconnaissance exprimée en termes dithyrambiques par un Bolivar au comble d’une gratitude qu’il ne cessera de rappeler jusqu’à la fin de sa vie avec émotion et fidélité, malgré les vicissitudes de la politique auxquelles il a du parfois consentir en quelques occasions pour des raisons internes (la société créole vénézuélienne) ou internationales (congrès de Panama de 1825).


Parmi les propos d’un Bolivar dithyrambiques dans son exaltation de gratitude, on ne sait quels choisir et citer comme florilège entre les lettres du Libertador à Pétion. « Un jour, l’Amérique vous nommera son libérateur » (29 janvier 1816). « Monsieur le Président, Je suis accablé du poids de vos bienfaits….Je ne sais si je dois vous nommer comme l’auteur de notre liberté » ( 8 et 26 février 1816), en lui réitérant sa « reconnaissance éternelle » et « son admiration sans bornes »…pour l’intérêt que vous avez porté à notre pays et les innombrables bienfaits dont vous nous avez fait la faveur et que nous n’oublierons jamais » (10 juin 1816). « Haiti ne sera pas isolée au milieu de ses frères. On retrouvera la libéralité des principes d’Haiti dans tous les pays du Nouveau Monde ». Une dernière citation encore plus illustrative : « Si les faveurs attachent les hommes, ne doutez pas, général, que mes compatriotes et moi aimeront toujours le peuple haitien et les dignes chefs qui le rendent heureux » (le 4 décembre 1816, lettre de Bolivar au général haitien Marion, Commandant militaire du Département du Sud où Pétion l’avait installé sur l’habitation Custines, grande plantation ex-coloniale, anciennement du domaine de l’Etat dans la plaine des Cayes, métropole du Sud du pays et devenue la propriété du général Borgella ). Dans cette amitié aujourd’hui légendaire entre Bolivar et Pétion, la fiction a dépassé la réalité comme dirait Garcia Marquez !


B.- Sur le continent européen, le cas de la Grèce. Ceux qui ignorent l’histoire d’Haiti s’étonnent à chaque coup, de découvrir un fait pourtant bien connu depuis longtemps, bien que surprenant au prime abord : la solidarité concrètement active d’Haiti et des Haitiens avec la Grèce (années 1820) à libérer du joug ottoman. Une affaire de principe car c’était le type de solidarité qui correspondait au modèle de la révolution haïtienne : un « petit » en difficultés à défendre à la surprise de l’étranger. Mais aussi une affaire de cœur : les élites instruites haïtiennes estimaient avoir une dette culturelle vis-à-vis de la Grèce antique, « leur Kulturkampf » en quelque sorte, à la source de leur culture gréco-latine tant vantée comme précieux privilège qui les rendait plus humains (litteræ humaniores). Enfin, les haïtiens avaient un « mentor » idéologique individuel en la personne de l’abbé Grégoire, l’évêque constitutionnel en rupture avec Rome et adepte des idées de gauche de la révolution française. C’est Grégoire qui s’occupera de canaliser l’aide financière haïtienne envoyée sous forme de cargaison de café aux Grecs insurgés.


C.- Sur le continent africain, le cas de l’Ethiopie (Abyssinie) du Négus (années 1934-1935) agressée par l’Italie fasciste. Tous les ingrédients justifiant la solidarité active haïtienne sont là au complet y compris l’anti-racisme. Un petit pays africain, agressé par un pays fasciste toléré par la connivence des grandes puissances occidentales blanches prêtes à le laisser dépecer au nom de la « realpolitik » malgré les principes proclamés des droits de l’homme et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et de la garantie suprême contre toute agression. La voix d’Haiti en défense de l’Ethiopie s’éleva, forte du droit et de la morale des peuples dits civilisés, à la tribune de la Société des Nations, à Genève, contre l’agression Mussolinienne. Ce fut un duel mémorable car le « junior partner » haïtien tenait tête contre les grands habitués à « faire l’histoire » selon leurs intérêts dans la logique des fables de Lafontaine, ce grand politologue du XVIIème siècle, fournisseur de leçons au monde contemporain. Devant les tergiversations de « pactisation » avec l’agresseur, le délégué d’Haiti lança aux démocraties occidentales l’inoubliable avertissement resté prophétique « Craignez d’être un jour l’Ethiopie de quelqu’un » !


D.- Il faut enfin inscrire à l’encre forte, le rôle stellaire d’Haiti dans la décolonisation générale des peuples afro-asiatiques au sortir de la seconde guerre mondiale, à la tribune des Nations-Unies ou dans ses Commissions de travail aussi bien localement, sur le terrain, pour faire admettre les indépendances et doter les nouveaux états des structures administratives et intellectuelles dans leurs premiers pas d’état nouveaux issus de ce courant déferlant de « la marée montante des peuples de couleurs », (« the rising tide of colours »). Ce fut l’heure haïtienne à l’horloge des indépendances africaines et asiatiques, les missions haïtiennes sur place, les personnalités haïtiennes en relief, les professeurs haïtiens dans les structures scolaires des nouveaux états et le message politico-idéologique haïtien de la dignité nationale à promouvoir et de l’égalité des races humaines, cette création continue, à réaliser comme performance dans les agendas.


En conclusion, saluons la pérennité de l’universalisme haïtien sur tous les continents, comme vocation et comme fardeau historiques dans la lutte incessante, au nom des droits de l’homme, pour l’égalité des races humaines, thème obsédant de la littérature politique haïtienne, « pierre de l’angle » et « leitmotiv » de la révolution haïtienne d’indépendance nationale, ce moment ethno-national-indigéniste assumé comme moment transitoire de la conscience universelle en marche vers une mondialisation à rendre « humaniste ».

Leslie F. Manigat

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