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jeudi 15 avril 2010

L'Amérique Latine: rapprochement avec la Chine et la Russie.-IRIS

L'Amérique latine, construit-elle un nouveau monde avec la Chine et la Russie ?

9 avril 2010.    www.affaires-strategiques.info

Par Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l'IRIS

Vladimir Poutine était il y a peu au Venezuela. Dimitri Medvedev l'a suivi en Argentine et au Brésil. Rafael Correa, chef de l'Etat équatorien a fait une visite officielle à Moscou fin 2009. Alvaro Uribe, de Colombie, y est attendu. Hu Jintao, le président chinois a pris le chemin du Brésil, du Chili et du Venezuela. L'Amérique latine, dans le silence des medias « occidentaux », parfois rompu de rappels à l'ordre sur les relations entretenues par tel ou tel pays avec la Chine, l'Iran, et la Russie, tissent d'autres liens, avec un nouveau monde qui émerge. La relation économique et commerciale de l'Asie et de la Russie avec l'Amérique latine a pris une dimension planétaire. L'une et l'autre lui ont donné au fil des mois une densité technologique, militaire, et diplomatique. Signe des temps, la république autoproclamée d'Abkhazie a été reconnue par le Nicaragua et le Venezuela. Maxim Gvindzhiya, son « président », après l'Equateur, devrait prochainement se rendre au Pérou et au Venezuela. Tandis que Lula, est attendu à Téhéran en mai.

Ces affinités nouvelles sont donc diplomatiques. Elles rapprochent de part et d'autre des océans, les acteurs longtemps voués aux périphéries du Tiers Etat mondial. Rien à voir pourtant avec les Non-Alignés d'hier. L'économie accompagne et conforte une volonté diplomatique partagée, celle de faire bouger les lignes aux Nations unies et à l'OMC. La Russie négocie son savoir-faire pétrolier, nucléaire et militaire. La montée en puissance de la Chine, et de l'Inde, suppose de la part de ces pays l'importation de minerais, de pétrole, et de denrées alimentaires en quantité sans cesse croissante. Avec l'Afrique, l'Amérique latine a été prospectée avec méthode et efficacité par Pékin et New Dehli. Hanoï, Séoul, Tokyo, Taipeh ont suivi le mouvement. Le monde arabe et l'Iran sont aujourd'hui de la partie. Les visites de chefs d'Etat et de gouvernements ont ouvert la voie au milieu des années 1990. Dix ans plus tard l'heure est aux contrats sonnants et trébuchants.

Selon des statistiques officielles pékinoises, l'Amérique latine a absorbé la moitié des investissements chinois en 2008. 25 milliards de dollars. Les échanges commerciaux ont dépassé la même année 143 milliards de dollars, en croissance de 39% sur l'année précédente. La Chine est désormais le deuxième partenaire de la région. Elle est déjà le premier importateur de produits brésiliens et chiliens. La lecture de la presse spécialisée, au jour le jour, permet de prendre la mesure de ces rapports. Le Chinois ZTE, début 2009, en coopération avec le Vénézuélien Vetelca a lancé un téléphone portable à prix cassé. A la même époque, China Development Bank a prêté 10 milliards de dollars au brésilien Petrobras. En septembre 2009, Cnpc International a signé avec le costaricien Recope un accord permettant la création conjointe d'une raffinerie. Au mois de novembre 2009 Wisco a annoncé un accord d'achat d'acier à long terme avec le Vénézuélien CVG. En mars 2010 le pétrolier chinois CNOOC a acheté 50% du capital de Bridas, deuxième société argentine du secteur.

Sommets bilatéraux, traités de libre-échange encadrent et pérennisent ces flux. Le Premier ministre chinois Hu Jin Tao a dans la période récente visité l'Amérique latine en 2004 et en 2008. Il avait fait escale et affaires en Argentine, Brésil, Chili et Cuba en 2004. Et en 2008 il avait ciblé Cuba, le Costa-Rica et le Pérou. Il a en avril 2010 renouvelé l'exercice au Brésil, au Chili et au Venezuela. Il a reçu en 2009 les présidents brésilien et péruvien. Chine et Costa Rica, Chine et Pérou ont négocié en 2010 un traité de libre-échange. Ils s'ajoutent à celui signé avec le Chili en 2006.

Les autres pays asiatiques ont progressivement emboîté la démarche chinoise, et « fait » eux aussi les Amériques. L'Inde a organisé pour la première fois en mars 2010 un sommet d'affaire bilatéral. Des pourparlers ont été engagés avec le Pérou afin de négocier un accord de libre-commerce. Les sidérurgistes indiens avaient ouvert la voie. Jindal Steel exploite une mine de fer en Bolivie. Hindustan Copper a ouvert en février 2010 des conversations avec le Chilien Codelco. Corée, Japon, Taïwan et Vietnam se démultiplient également sur le terrain latino-américain. Plus récemment le cercle a été élargi au Moyen-Orient, plus particulièrement aux Emirats Arabes Unis, à l'Iran et à la Syrie. Voyages croisé, et projets énergétiques partagés se sont multipliés. 

Cette montée en puissance ne va pas sans contradiction. La Chine privilégie l'achat de denrées brutes et la vente de produits élaborés. Le Brésil se plaint de l'absence d'investisseurs chinois dans son économie, il est vrai, concurrente sur le terrain industriel. L'Argentine, dont la présidente a reporté au dernier moment une visite accordée de longue date, a été victime d'une réduction de ses ventes d'huile de soja. La sous-évaluation du Yuan pose problème aux exportateurs industriels d'Amérique latine. Chaussures et pneumatiques chinois ont été ces derniers mois visés par les autorités argentine et brésilienne.

Mais pour l'instant ces différents restent de l'ordre de l'acceptable. Les canaux de négociation de ces différents existent. La Chine, prédateur récent, comme les autres pays asiatiques offre un équilibre apprécié aux prédateurs historiques, européens et états-uniens. Cet équilibre a trouvé d'autres opportunités d'expression politiques, diplomatiques, voire militaires. Asiatiques comme Latino-Américains partagent en effet un objectif commun, celui de modifier les règles de fonctionnement de la société internationale. Brésiliens, Chinois et Indiens, associés aux Russes ont constitué le groupe BRIC à cet effet. Brésiliens et Indiens avec l'Afrique du sud ont mis en place l'IBAS afin de défendre les intérêts des pays périphériques au sein de l'OMC (Organisation mondiale du commerce). Ces efforts ont donné naissance à un ensemble tricontinental le G-20. Le G-20 tricontinental a offert effectivement un ticket d'entrée au sein du G-7 élargi des puissances économiques, rebaptisé G-20, à un certain nombre de pays africains, asiatiques et latino-américains. D'autres forums en particulier entre Ligue arabe et pays d'Amérique du sud se sont ajoutés en 2005-2006.

Ces intérêts croisés touchent aujourd'hui le cœur des cercles décisionnels. Plus actif au sein du système des Nations unies, pays en charge de la MINUSTAH (Mission des Nations unies pour la stabilité de Haïti) à Port au Prince depuis 2004 le Brésil a donné de la voix quand les Etats-Unis ont tenté une OPA haïtienne en février 2010. Membre fondateur du G-4 avec l'Allemagne, l'Inde et le Japon, il s'efforce avec eux d'élargir le cénacle des membres permanents du Conseil de sécurité. Dans l'attente il privilégie, avec la Chine, la nécessité d'aller jusqu'au bout du dialogue avec l'Iran sur le nucléaire. Considérant que le règlement de ce dossier passe par la résolution de celui du Proche-Orient, il a fait en mars une double visite à Jérusalem et Ramallah, significativement passée sous silence à Washington, Londres et Paris. La Chine, et la Russie, mais aussi la France, ont parallèlement offert aux Latino-Américains les plus dynamiques diplomatiquement la possibilité de moderniser leurs forces armées, sans conditionnalité.

Obnubilés par ce qu'elles qualifient de « nouvelles menaces », et la défense de dissidences, Europe et Etats-Unis, diabolisent trop rapidement l'Amérique latine et peinent à comprendre l'évolution du monde. Chine et Russie, Inde et monde arabo-musulman y trouvent leur compte. Madrid s'efforce laborieusement de relancer la relation Europe Amérique latine en vue d'organiser le 18 mai un impossible sommet œcuménique Union-européenne/Amérique latine en mai prochain. Tandis que Washington n'en finit pas de faire des plans sur la comète hémisphérique. L'envoyé du président Obama signalait début avril urbi et orbi l'intérêt d'un président pourtant peu pressé de chausser les chaussures de randonnée latino-américaines de Poutine ou de Hu Jintao. 


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