jeudi 9 janvier 2014

Tiers Monde : Les dérives de la mondialisation et/ou de la globalisation… (Texte de Robert Lodimus)

Tiers Monde :
         Les dérives de la mondialisation et/ou  de  la globalisation…
 
(Texte de Robert Lodimus)
 
(Extrait d'une entrevue réalisée avec le feu coordonnateur de l'OPL, M. Gérard Pierre Charles dans le cadre de l'émission Ces mots qui dérangent…)
 
Mise en contexte
 
La naissance de la locution conceptuelle de « mondialisation de l'économie » a entraîné la planète sur une pente raide de violences sociales. Face à la machine infernale et puissante des « seigneurs onusiens » du monde globalisé, les classes ouvrières sont désarmées. Fragilisées. Déboussolées. Atterrées. Les gouvernements des pays pauvres ou appauvris, menacés à tout moment de se faire couper les vivres, se voient obligés d'appliquer la politique d'austérité des puissants tenanciers du système financier global: Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, Banque interaméricaine de développement (BID), Organisation du commerce mondial (OCM), Organisation de coopération et de développement économique (OCDE)… Ils imposent des sacrifices budgétaires cruels à leurs populations déjà enlisées et entravées dans un processus de paupérisation vertigineuse. Le dégraissage brutal des sociétés d'État, les coupures incisives dans les programmes sociaux, le gel des salaires des petits fonctionnaires, la suppression de services publics, autant de conditions pénibles et insensibles auxquelles doivent se soumettre les pays dominés afin de préserver leur caractère de solvabilité auprès des « usuriers internationaux ».
 
En gros, c'est cela le « plan néolibéral » qui « gestualise » l'altermondialisme au sein de la société civile.
 
La mondialisation – les anglo-saxons préfèrent la globalisation – prône sans relâche une philosophie d'ouverture des économies nationales définie dans le périmètre d'un marché planétaire. Cette initiative audacieuse qui relève du mercantilisme cupide a ruiné les moyens et détérioré le mode de vie des peuples du Sud. Les conséquences se révèlent désastreuses : chômage, maladie, exode, baisse de productivité et de production, dégradation de l'environnement… Cette situation difficile et ingrate maintient les organes vitaux de toute une économie locale déjà malade dans un état d'anévrisme permanent et mortifère. Le mouvement altermondialiste sonne l'alarme. Ses bannières de préoccupations et de revendications flottent sur Davos, et suivent le G8 et le G20 dans tous leurs déplacements géographiques : effacement de la dette du tiers monde, réhabilitation des valeurs démocratiques, application de la justice économique, sauvegarde et protection de l'environnement, respect des principes sacrés des droits humains…
 
L'altermondialisation livre donc une lutte farouche, mais combien inégale contre  la « mondialisation effrénée » qui, de son côté, dispose de tous les moyens de répression pour imposer sa logique de domination politique, économique et sociale.
 
Selon Jacques B. Gélinas, auteur de la GLOBALISATION DU MONDE, il faut situer le début de la première mondialisation à l'arrivée de Christophe Colomb en Amérique à la fin du 15ème siècle :
 
« Avec la circumnavigation de l'Afrique par Bartolomeu Dias (1488), la « découverte » de l'Amérique par Christophe Colomb (1492) et l'ouverture de la route maritime des Indes par Vasco de Gama (1498), l'empire commercial de l'Europe devient mondial. Il continuera de se déployer progressivement au fil des ans et des siècles. »
 
Les tempêtes sociales et économiques de la mondialisation n'ont pas épargnées la République d'Haïti. Subjugué par les indésirables « créanciers du Nord », le président René Préval a liquidé les entreprises d'État pour une bouchée de pain : Minoterie, Ciment d'Haïti,  Téléco… Il a marché sur les « traces » du tristement célèbre ministre des finances, devenu par la suite gouverneur de la banque nationale, M. Lesly Delatour qui a détruit les usines sucrières du pays au profit de la bourgeoisie compradore marinée dans les activités lucratives d'import/export. Les États-Unis, la France, le Canada, l'Angleterre, etc., mènent la chasse aux opposants de l'idéologie du capitalisme global qui se font toujours remarquer ici et là par une série d'actions spectaculaires au cours des manifestations aux couleurs de « l'antimondialisation ».
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Entrevue
 
Robert Lodimus :
 
M. Gérard Pierre Charles, dans un discours prononcé au Kremlin le 14 février 1975, au cours du déjeuner offert en l'honneur du Premier Ministre britannique, M. Harold Wilson, le président Brejnev déclarait:
 
« Les peuples du monde espèrent que la détente internationale se traduira aussi vite que possible par des actes concrets qui contribueront à améliorer la vie de millions de gens. Ralentissement de la course aux armements, limitation des préparatifs militaires des États et réduction des dépenses militaires et extension de la coopération économique pacifique et de toutes autres formes de coopération entre eux. Nous pensons qu'aujourd'hui, alors que de nombreux pays occidentaux se heurtent à des difficultés économiques sérieuses, progresser dans ce domaine, aux yeux de l'opinion publique, devient une tâche encore plus urgente. »
 
Mais, selon ce que nous constatons, le centre ne fait aucun effort pour faciliter l'amélioration des conditions de l'existence humaine au niveau de la périphérie. Finalement, il revient aux peuples des pays en voie de développement de se donner  les moyens d'atteindre un niveau de développement économique qui se situerait, au moins, dans les normes de la décence sociale. En Haïti, comment cela pourrait-il se faire?
 
Gérard Pierre Charles:
 
1975 se situe dans une époque qui a un sens historique. C'est l'époque où le Tiers Monde avait une très grande place dans l'histoire de la planète, parce qu'il existait un monde socialiste puissant. Époque où l'affirmation du Tiers Monde comme puissance, comme espace de pouvoir mondial se manifestait par la crise du pétrole. En 1973, comme vous le savez, les prix du pétrole ont augmenté, passant de 3 à 12 dollars le baril. Le Tiers Monde se trouvait avec une très grande capacité d'influer sur les processus internationaux. C'est le moment où, par exemple, le Vénézuela, le Mexique sont parvenus à des niveaux de ressources financières extraordinaires. C'est le moment aussi où la dette de ces pays a commencé à augmenter de façon exagérée sous l'effet des grandes illusions créées par la hausse du prix du pétrole. C'est encore l'époque où l'Union Soviétique a commencé à perdre son hégémonie du point de vue technologique et du point de vue de l'accumulation de capital à l'échelle mondiale. Dans une volée d'illusions, beaucoup de peuples parlaient d'un "nouvel ordre économique international". On pensait que ce "nouvel ordre économique mondial" allait être mis au service des peuples. Vingt ans après, nous sommes en 1996-1998, le monde socialiste s'est effondré. Le Tiers Monde n'a plus la place qu'il occupait... La problématique du développement se pose en termes beaucoup plus dramatiques qu'il y a vingt ans. Quel est l'avenir des peuples du Tiers Monde? Dans quelle mesure peuvent-ils se construire un espace d'autonomie, libéré des emprises de la mondialisation?
 
R.L. :
 
C'est un grand dilemme... Et c'est la  question fondamentale. Qu'en pensez-vous, vous-même?
 
G.P.C. :
 
C'est justement le grand dilemme. Y compris en Haïti... Va-t-on se laisser entraîner comme une particule de poussière dans le grand mouvement historique de la mondialisation? Y a-t-il des espaces autonomes où - en fonction des caractéristiques particulières de la société haïtienne, de notre histoire, de notre économie, de notre culture, de notre étape actuelle de changement - pourraient se manifester des zones de développement national?
 
Pour moi, c'est ainsi que le problème se pose. Quelle dimension nationale faut-il donner au phénomène de la mondialisation que l'on impose à nous tous? C'est en ces termes que je m'interroge…
 
Haïti, après avoir fait un bout de chemin dans la perspective du changement démocratique, après avoir résolu certains problèmes fondamentaux de respect des droits humains, de liberté, de l'État de droit, aujourd'hui, a l'urgente nécessité de résoudre les problèmes économiques et sociopolitiques. Sinon, tous les acquis de la démocratie peuvent être remis en question. Et pour moi, c'est très significatif que certaines gens aient le sentiment –  c'est peut-être l'idée qui a dominé une de vos questions – que la démocratie a fait marche arrière et que c'est la dictature qui nous conviendrait.
 
Un autre défi se pose: comment profiter de la démocratie? Comment donner à la démocratie la base indispensable de développement économique et social pour que les gens arrivent à y croire?
 
R.L. :
 
En Haïti, vivons-nous vraiment en période démocratique?
 
G.P.C. :
 
Ah! oui... Nous vivons une période démocratique. Pour moi, il n'y a aucun doute là-dessus. Il y a eu des acquis... Évidemment, la démocratie ne se construit pas en un jour. Il nous manque la culture démocratique. Une culture démocratique qui manque encore également aux secteurs populaires. Cela ne s'obtient pas en clignant de l'œil. Je sens que ce processus a permis la libération, dans une certaine mesure, des esprits; il a favorisé la création d'institutions. Mais là, il faut reconnaître que c'est une grande faille, il n'a pas conduit au résultat d'une éducation démocratique suffisante...
 
R.L. :
 
M. Gérard Pierre Charles, vous avez fait  toute la différence. Vous dites: « Nous vivons une période démocratique. » Donc, nous ne vivons pas forcément en « période démocratique »... 
 
G.P.C. :
 
Bon, ce sont des nuances. Nous avons fait de très grandes acquisitions dans le domaine démocratique. Ce qui nous manque, c'est surtout l'effort, non seulement pour construire une économie et une société qui constituent la base de ces acquis, mais encore pour arriver au niveau de l'éducation, de la formation, à mieux préparer ce peuple qui a vécu de longues années de dictature, à la conscience démocratique; ceci au niveau des rapports humains, du respect de l'autre, du respect d'un phénomène essentiel comme celui des élections, par exemple. C'est le grand effort qui doit être fait. La presse est conviée à y participer, à y jouer son rôle, tout comme les institutions politiques, les agents de socialisation telle que l'école, la famille et l'église. Tous ces secteurs doivent contribuer à la formation démocratique de ce peuple.
 
R.L. :
 
M. Pierre Charles, il y a des secteurs politiques, des observateurs nationaux et même internationaux  qui rendent certaines instances de la communauté internationale responsables des malheurs des Haïtiens. Ces pays auraient tout fait, semble-t-il, pour empêcher la République d'Haïti d'accéder à l'épanouissement social, au progrès économique et à l'essor culturel. Vous ne vous engageriez pas dans cette trajectoire? Dites-nous?
 
G.P.C. :
 
Cela correspond sans doute au 19ème  siècle, c'est-à-dire, quand le pays a obtenu son indépendance en 1804. Dans un monde dominé par le colonialisme et le racisme, le fait de l'indépendance de cette nation nègre a constitué vraiment une gifle pour les grandes puissances, pour les mentalités de l'époque. Durant le 19ème  siècle, Haïti a été victime de discrimination et d'apartheid dans ses rapports avec l'étranger, ce qui a marqué profondément la nation.
 
R.L. :
 
Pourrait-on ajouter que l'élite haïtienne devrait également être mise en cause dans les malheurs du pays?
 
G.P.C. :
 
En termes de développement économique et social d'Haïti, on ne peut pas se libérer de toutes les fautes et les attribuer seulement aux autres. Je crois que l'élite haïtienne globalement parlant, ou pour être plus clair, l'élite gouvernementale, l'élite politique, l'élite économique de ce pays, elles sont toutes responsables du fait qu'Haïti n'ait pas pu entrer dans une phase dynamique de développement.
 
À partir du 19ème siècle, une telle dynamique a suscité le progrès de beaucoup de pays de l'Amérique Centrale et des Caraïbes: Guatemala, Honduras, Nicaragua, République Dominicaine et Jamaïque, qui étaient encore très arriérés. Au début du 19ème  siècle, l'impérialisme s'est manifesté dans ces pays par des occupations militaires et par toutes les formes de main mise économique; en même temps aussi, dans ces pays, les élites ont su arriver à créer des processus d'accumulation, des processus de transformation qui leur ont permis à partir d'une époque d'arriération, où le latifundio excellait, de prendre le train du développement capitaliste et de la modernisation. Et aujourd'hui, la mondialisation, la globalisation
 
Pour moi, l'élite haïtienne a raté ce pari. Il y a un pays que j'ai étudié particulièrement, le Costa Rica. Ce pays, entre 1880-1890, avait une faible exploitation caféière en comparaison avec Haïti. Mais l'oligarchie caféière costaricaine a compris qu'elle devait se transformer en un secteur d'entrepreneurs de café. Eh bien, ils ont transféré leurs capitaux en transformant les latifundia de café en des fermes modernes capitalistes.
 
Les élites haïtiennes : intellectuelle, politique, économique et culturelle ont failli à leur rôle de conduire ce pays vers les pôles de développement durable. Les responsabilités de l'environnement international ont été très fortes à un moment déterminé. Mais, à partir de la fin du 19ème siècle, l'exercice de la capacité nationale devait se manifester – comme cela se manifesta, avec toutes les différences que cela suppose – en République Dominicaine, à la Jamaïque, c'est-à-dire dans des pays qui sont aussi des pays noirs ou métisses; des pays ex-coloniaux victimes de tout un exercice de discrimination et d'exploitation. Mais les élites n'ont pas pu se mettre à la hauteur des impératifs du développement.
 
R.L. :
                                  
J'ajouterais aussi que dès le milieu des années quarante, les pays du Nord ont cherché sérieusement - et ils y sont parvenus - à imposer leurs propres modèles de croissance économique aux États du Sud. La course à l'augmentation des capacités de la productivité a entraîné la planète sur une pente de détérioration environnementale irréversible. Il s'en est malheureusement suivi un gaspillage phénoménal des ressources naturelles non renouvelables qui a occasionné partout des détresses sociales et des dégâts économiques aux conséquences irréparables. Soudainement, les États capitalistes exportateurs de la pollution industrielle se sont réveillés. Ils ont compris que leurs territoires faisaient partie de la même planète et partageaient les mêmes risques avec les  pays qu'ils utilisent comme poubelles pour déverser leurs déchets radioactifs. Ils ont commencé à sonner le tocsin au début des années 1990. Ils ont multiplié les « colloques sur la biodiversité » par ci, par là. Mais le mal était déjà fait. Le tissu environnemental est sérieusement, dangereusement dégradé. Le développement des pays riches s'est fait au détriment des régions périphériques. Mais aussi à leur sien propre! Nous en ferons peut-être le sujet d'un débat au cours d'une autre émission.
 
Merci M. Pierre Charles!
                                                        
(Tiré de l'ouvrage inédit, La guerre des lavalassiens ou Le scrutin de la discorde, deux entrevues de Gérard Pierre Charles à Robert Lodimus, 1998 et 2000)

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