jeudi 7 août 2014

LA MUSIQUE HAÏTIENNE À LA LOUPE (Texte de Louis Carl Saint Jean)




LA MUSIQUE HAÏTIENNE À LA LOUPE
Par Louis Carl Saint Jean

Depuis la rédaction magistrale d'« En écoutant Haïtiando » en mars 2000 par l'ex-président Leslie François Manigat, l'article « Toujou sou konpa » publié en juillet 2014 par Vincent Joos dans les colonnes du quotidien port-au-princien Le Nouvelliste est, à mon goût, le meilleur que j'aie lu sur la musique haïtienne. Puisque aucun écrit humain n'est immuable comme la loi des Mèdes et des Perses, donc, évidemment, je n'ai pas été d'accord avec tout ce que M. Joos a si admirablement écrit. Alors, j'ai cru bon de jeter un coup d'œil de manière positive et objective sur son texte.
Oui, cela vaut la peine de réagir favorablement à l'exposé de M. Joos, surtout que j'ai toujours choisi de réagir en privé sur certains aspects de la musique haïtienne, davantage quand je dois parler de  « compas direct ». La raison en est que, comme genre de musique du terroir, la majorité de nos jeunes ne connaissent que celui-ci. Sur ce point, personne ne peut leur adresser le moindre reproche, puisque depuis près de six décennies, nos dirigeants, trop obsédés à s'accrocher au pouvoir ou à en chasser d'autres, ont souverainement méprisé l'importance de l'éducation culturelle et artistique dans la formation classique de nos écoliers. Aussi nos jeunes gens pensent-ils que, à part le « compas direct », notre pays ne dispose d'aucun autre genre dansant et dansable. Ils ignorent malheureusement que nous possédons au moins 160 différents types de musique, les uns plus dansants, plus dansables et plus langoureux que les autres. On n'a qu'à penser à notre yanvalou et à notre méringue, cette dernière étant notre musique nationale, selon les enseignements de nos meilleurs musicologues, historiens de la musique, musiciens, ethnologues et ethnomusicologues. Mentionnons, parmi ceux-ci: Jean Fouchard,  Constantin Dumervé, Justin Elie, Ludovic Lamothe, Dr Franck Lassègue, Lamartinière Honorat, Raoul Guillaume, et j'en oublie. Le lectorat pourra se reporter aux livres «Ciselures », « Histoire de la musique en Haïti » et « La méringue: danse nationale d'Haïti », respectivement écrits par Dr Franck Lassègue, Constantin Dumervé et Jean Fouchard.
Il est encore plus triste de constater que, depuis un certain temps, un fort pourcentage d'Haïtiens, même parmi les sexagénaires, tend également à confondre et à réduire la musique haïtienne au seul « compas direct ». Or, notre musique est multiséculaire, ayant vu le jour depuis les cales sordides des navires négriers, lors de la traite transatlantique.  Qui mieux est, à part les danses et les chansons sacrées, nous comptons aussi « les chansons quasi-sacrées ou mi-profanes, mi-sacrées, associées tantôt à des services religieux, tantôt à d'autres manifestations de divertissement ». (Les danses folkloriques haïtiennes, p. 48, Lamartinière Honorat). Des styles profanes comme le  «rabòday », le  « zizipan », le « yanvalou », le « pétro », la méringue sont aussi dansants que le « compas direct » ou la « cadence rampa». Dans les années 1950, l'Orchestre Issa El Saieh, le Jazz des Jeunes et l'Orchestre Septentrional ne les jouaient-ils pas respectivement à Cabane Choucoune, au Raisin Vert et à Rumba Night Club? Nos paysans, pour se divertir, ne dansaient-ils pas le menuet, la contredanse, le « douze et demi », etc.? Nos jeunes gens, qui, les samedis soir, au cours des décennies 1940 et 1950, ne pouvaient pas se rendre à Cabane Choucoune, à Miramar ou dans d'autres boîtes de nuit huppées, ne dansaient-ils pas allègrement le « dyouba » et le « tonton-n te » chez Hermann (Bann Hermann)? De nos jours, c'est le cas de dire: « Ce ne sont pas les danses qui manquent, mais les danseurs. »
Dommage que, depuis la chute du président Fabre Nicolas Geffrard (en mars 1867), qui avait fondé en 1860 L'Ecole Nationale de Musique, nous n'ayons jamais eu aucun gouvernement, à part bien sûr celui de l'Honorable Dumarsais Estimé, à élaborer et à mettre en œuvre une politique culturelle, à étaler une vision culturelle au bénéfice de la jeunesse haïtienne! En vue d'atteindre son objectif, le Président Estimé s'était entouré de citoyens instruits tels que Jean Brierre, Jean Fouchard, Roussan Camille, etc. Les festivités marquant, en décembre 1949, l'ouverture de l'Exposition Internationale du Bicentenaire de Port-au-Prince en sont la preuve la plus éloquente. Avouons en toute objectivité que le général Paul Eugène Magloire, bon gré mal gré, avait aidé en fondant à Port-au-Prince un Conservatoire de musique d'assez bonne renommée. Pour le diriger, le Président Magloire avait fait appel au superbe violoniste et chef d'orchestre français Marcel Van Thienen. Parmi les professeurs, s'étaient distingués le compositeur néerlandais Karel Trow, les célébrissimes musiciens haïtiens Mme Carmen Brouard, Dépestre Salnave, Solon C. Verret, Micheline Laudun, etc.
Puisque malheureusement la plupart de nos meilleurs musiciens, poètes, artistes, éducateurs et autres belles têtes avaient dû fuir le pays à l'arrivée au pouvoir du Dr François Duvalier, l'éducation artistique et culturelle de ceux de ma génération (années 1960) et surtout des suivantes n'a pas été faite – ou a été mal faite. Et, à mon humble avis, la situation s'est empirée au cours des dernières années. Résultat: on rencontre de nos jours des gens sans aucune formation, sans une connaissance véritable de l'histoire de la musique haïtienne, qui n'ont jamais fait aucune recherche sérieuse sur le sujet à y intervenir de façon piètre. Quiconque essaie d'y apporter un peu de lumière, un meilleur son de cloche devient immédiatement une bête noire. Alors, certains, pour reprendre le mot de l'ancien sénateur Emile Saint Lôt, refusant de « mourir en détail », préfèrent se murer dans le silence. Décision somme toute  malheureuse, puisque, la nature ayant horreur du vide, souvent des médiocres s'improvisent chroniqueurs et directeurs d'opinion, donnant alors une mauvaise direction à nos jeunes.
Venons-en à l'article de M. Joos. D'abord, chapeau bas à l'auteur! Cependant, bien qu'il ait justement fait allusion au Jazz des Jeunes et à l'Orchestre Issa El Saieh, si on le lit en filigrane, on s'aperçoit qu'il a essentiellement fixé son regard sur le «compas direct ». D'ailleurs, le titre de son texte est clair… « Toujou sou konpa ». Dès l'introduction, il annonce  la couleur: « Je suis un Blanc frappé d'une addiction particulière: je ne peux vivre sans ma dose quotidienne de compas. » Du coup, j'ai esquissé un sourire, et me suis dit que Dieu a amplement béni Haïti sur le plan musical. M. Joos m'a alors franchement fait penser à certains étrangers qui, dans les années 1950, étaient très étonnés de la richesse de la musique haïtienne. Citons, en vrac: le diplomate et professeur américain Mercer Cook, le Dr Angel Fonfrias, l'universitaire porto-ricaine Lisa Bauer qui étaient tous fascinés par la musique jouée par le Jazz des Jeunes et par l'Orchestre Issa El Saieh; le pianiste Donald Shirley qui avait vu des demi-dieux en Lina Mathon Blanchet, en Ti Roro et en Lumane Casimir; la chanteuse birmane, déléguée des Nations Unies, Ma Than E Fend, qui était restée gaga devant les morceaux du folklore haïtien; des musiciens et artistes légendaires tels que Catherine Dunham, Lavinia Williams, Bebo Valdés, Billy Taylor, Budd Johnson, Lolita Cuevas, Diane Adrian, Celia Cruz, Daniel Santos et bien d'autres encore avaient également  mis chapeau bas devant la méringue, notre musique nationale.
En vérité, comme M. Joos, « je martèle: la musique haïtienne est exceptionnellement bonne », car autrefois, le monde entier s'était laissé « hypnotiser » par la voix des Lumane Casimir, Emerante de Pradines, Martha Jean-Claude, Rodolphe « Dòdòf » Legros, Guy Durosier, Herby Widmaier, Joe Trouillot, Gérard Dupervil qui transmettait divinement des pièces telles que Isit en Haïti, Déclaration paysanne, Billet, Patience ma fille, Lenglensou, Choucoune, Odan na mire, Fleur de mai, etc. En avril 1951, à l'occasion de la « Haitian Week », à New York, Guy Durosier, Jean Léon Destiné, Lumane Casimir, Ti Roro, Ti Marcel et Alphonse Cimber avaient émerveillé  le public new-yorkais au Ziegfield Theatre, à Broadway (The New York Times, mercredi 9 mai 1951, p. 29). À la même date, c'était le tour de Lina Mathon Blanchet et de sa troupe «Haïti Chante » de laisser pantois plus de 30 000 festivaliers de toute langue, de toute race et de toute nation sur les bords du Potomac, dans le cadre du « Cherry Blossom Festival ». Que dire alors du succès inouï quelque temps plus tard du Jazz des Jeunes et de la Troupe Folklorique Nationale lors de l'inauguration de la station de radio havanaise, la C.M.Q! Félix Guignard, le premier pianiste du Jazz des Jeunes, s'en souvient les larmes aux yeux: « A un certain moment, les spectateurs étaient montés sur l'estrade en criant:  Des Jeunes! Des Jeunes! Des Jeunes!  » (Entrevue de Louis Carl Saint Jean, LCSJ, avec Félix Guignard, 3 mai 2008).
Franchement, je ne peux m'empêcher de penser au brillant maestro Raoul Guillaume qui s'était lamenté sur notre musique de danse en ces termes: « Il est déplorable que le compas direct soit le seul genre joué de nos jours par les groupes musicaux du pays … Leur talent aidant, nos musiciens auraient dû explorer et exploiter d'autres styles tels que la candence rampa, le ibo, le yanvalou et surtout la méringue haïtienne… » (Entrevue de LCSJ avec Raoul Guillaume, 7 octobre 2004). Or, ce problème aurait pu être facilement contourné. Je pense rapidement à trois solutions, parmi d'autres. D'abord, chaque année, les autorités compétentes (ou le secteur privé) auraient pu organiser un concours de méringue haïtienne et un autre de chansons folkloriques. Seraient attribués aux gagnants des « Prix Ludovic Lamothe », « Prix Lina Mathon Blanchet », «Prix Antalcidas Murat », « Prix Augustin Bruno »... Ensuite, les producteurs auraient pu exiger des groupes musicaux l'incorporation au moins d'un morceau de méringue lente ou semi lente et d'un du folklore nationale (cela sans les jazzer) dans leur disque. Finalement, la Radio-Télévision Nationale pourrait offrir quotidiennement une émission dans laquelle, aux heures de grande écoute, seraient diffusées, avec des commentaires sérieux, de jolies pièces de méringue haïtienne et des autres types musicaux de notre terroir. Croyez-moi, notre jeunesse, si curieuse et si friande de savoir, finirait par s'y habituer et s'en délecterait.
Je veux alors bien me pencher maintenant sur le sujet de musique « rétro ». Parlons-en de façon sérieuse, l'esprit calme, la tête bien vissée sur les épaules. Pour assurer ces genres d'émission, il faut d'abord des chroniqueurs compétents, qui connaissent parfaitement l'histoire de la musique haïtienne, nos différents genres musicaux, le parcours de nos anciens musiciens, et possédant également – et pourquoi pas! – une solide éducation classique. Rendez-moi fol ou sage, on ne peut pas prendre le risque de confier la formation de la jeunesse d'un pays à des individus qui n'ont aucune culture. À mon humble sens, pour parler de musique « rétro », il faut commencer par considérer les groupes qui ont existé bien avant les années 1960 – 1970. Mentionnons, par exemple, le Jazz Scott, le Super Moderne Jazz Guignard,  le Blue Baby Jazz, le Jazz des Jeunes, l'Orchestre Issa El Saieh, etc. Alors, on pourrait présenter des groupes moins « vieux » tels que Chouboum, l'Ensemble Latino, les Shleu Shleu, Shupa Shupa, Les Gypsies, D.P. Express, etc.
Dans les années 1940 et 1950, ce travail a été réalisé splendidement sur les ondes de la HH2S (Radio Port-au-Prince) avec l'émission « L'heure de l'art haïtien », animée par Clément Benoit, sur celles de la HH3W (Radio Haïti du progressiste Ricardo Widmaier) avec Wandha Ducoste Wiener, sur celles de Radio Pétionville et de Radio Commerce avec Georges Duplessis. Dans la presse écrite, la formation musicale de l'Haïtien était assurée par les Constantin Dumervé, Roger Savain (Le Nouvelliste), Marcel Salnave (Haïti Journal), Jacques Large (Optique), Marat Chenet, le dévoué délégué et membre fondateur des « Jeunesses Musicales Haïtiennes ».
J'applaudis alors avec enthousiasme M. Joos quand il affirme si éloquemment: « La technologie a appauvri la musique. » Non seulement elle a appauvri la nôtre, mais elle a également plongé notre patrimoine musical dans un état relativement léthargique qui dure depuis déjà  près de six décennies. Pour le ranimer, trois initiatives pourraient être conçues. D'abord, des changements importants devraient être apportés au système éducatif haïtien.  Il serait bien de favoriser chez nos élèves l'appréciation de la littérature tout en développant chez eux la capacité à bien s'exprimer dans nos deux langues nationales (le créole et le français), tant à l'oral qu'à l'écrit. Cela nous aurait permis de faire d'une pierre deux coups. D'un côté, le public serait devenu plus exigeant, en toisant toute œuvre musicale médiocre. De l'autre côté, les textes interprétés sur les pièces musicales deviendraient plus potables, grâce à la bonne éducation qu'auraient reçue nos futurs musiciens et compositeurs. Nous devons encourager, même en 2014, la mise en musique de paroles merveilleusement travaillées. Il n'est nulle part stipulé qu'un morceau de musique, même populaire, voire fait à des fins commerciales, doive être pauvrement écrit. En fait, pour répéter mon ancien adorable professeur de mathématiques, M. Edner Saint-Victor: « La musique ne doit pas s'adresser exclusivement aux reins; elle doit surtout s'adresser à l'esprit. »
C'est une bonne éducation et / ou un génie naturel qui ont permis aux merveilleux poètes Jean Brierre, Emile Roumer, Maurice Casséus, Estrop Jean-Baptiste, Marcel L. Sylvain, Roger Louis-Jacques, Lormond Henri…, aux sublimes troubadours et « simidors » Antoine Radule, Annulysse Cadet, Antoine Hilaire, Dòdòf Legros, Joseph « Kayou » Franck, Rémy Neptune, Robert Molin et aux autres fabuleux bardes anonymes de sculpter magiquement des joyaux qu'ont mis en musique ou arrangés des génies tels que Antalcidas Murat, Raoul Guillaume, Guy Durosier, Gérard Dupervil, Edner Guignard, Michel Desgrottes, etc. Des chefs-d'œuvre tels que « Marabout de mon cœur »,   « Fanm Saint Marc », « Nuit de novembre »,« Soirée perdue », «Désaccord », «Comme jadis », « Fleur de mai », « Ma brune», «Promenade »,« Denise », «Esmerelda » et d'autres  peuvent parfaitement  illustrer ma pensée.
En second lieu, je pense que les pouvoirs publics, de concert avec le corps enseignant, devraient encourager les institutions scolaires à initier nos élèves, dès au moins l'âge de huit ans, à la musique, au chant, à la danse et à nos différentes traditions artistiques et musicales. Il serait donc bien de fonder à l'intention de nos jeunes de bonnes écoles de musique, dirigées par des musiciens et des professeurs compétents et non par nos copains. En ce sens, nous ne tarirons jamais d'éloges à l'égard des éducateurs visionnaires de l'Ecole Centrale des Arts et Métiers, de l'Institution Saint Louis de Gonzague, du Petit Séminaire Collège Saint Martial (PSCSM), de l'Ecole Sainte Trinité, de l'Ecole Frère Adrien du Sacré-Cœur, etc. Ce sont ces institutions scolaires qui nous ont donné Raymond Sicot, Webert Sicot, Kesnel Hall, Alphonse Simon, Gérard Dupervil…  (Ecole Centrale), Serge Lebon, Raoul Guillaume, Guy Durosier, Ernest «Nono » Lamy… (Saint Louis de Gonzague), Lyncée Duroseau, Robert Geffrard, Paul Choisil, Raymond Marcel, Joseph Arsène Durosèl, Lionel Laurenceau… (PSCSM), etc.
La musique, selon moi, doit remplir deux rôles principaux: celui d'amuser et celui de former. Cela est surtout vrai pour le peuple haïtien que ses dirigeants, depuis plus d'un siècle, a réduit, à tous les points de vue, à sa plus simple expression. En ce début du 21ème siècle, nous ne pouvons pas nous laisser à applaudir ceux que Ernest « Nono » Lamy, virtuose du piano, avait coutume d'appeler si justement des « joueurs de musique » et à encenser des « woy - woy » indigestes qui courroucent les mœurs. Je crois que la musique doit être faite par des musiciens bien formés et/ou par ceux qui possèdent un génie naturel pour cet art. Ce n'est alors pas du tout le fruit du hasard si, dans les années 1950, des ensembles tels que « Chouboum » et « Latino » ont fait la joie du pays. Quel délice en écoutant un peu plus tard Ibo Combo! Guidé par Herby Widmaier, ce groupe, avec des musiciens prodigieux tels que Serge Simpson, Alix « Tit » Pascal, André Romain et d'autres encore, nous avait présenté une musique de niveau très élevé.
Puisqu'il n'y a pas de génération spontanée, rien donc d'étonnant que, un peu plus tard, on ait vu l'éclosion, avec les moyens du bord, de groupements que l'histoire de la musique haïtienne a retenu sous le label de « mini jazz ». On écoute toujours avec frisson Les Ambassadeurs, Les Fantaisistes de Carrefour,  Bossa Combo, Tabou Combo, Skah Shah, les Frères Déjean, Magnum Band, etc. Les Kiki Wainwright, Ernst Ménélas, Marc Yves Volcy, Raymond Cajuste, André «Dadou » Pasquet, Yvon « Kapi » André, Yves Joseph (dit « Fanfan Ti Bòt »), Yves Arsène Appolon, Jean Elie « Cubano » Telfort, Mario de Volcy et d'autres (impossible de les citer tous) ont fait un travail admirable dans des textes qu'ils ont mis eux-mêmes en musique.
En troisième lieu, puisque « un prince dans un livre apprend mal son devoir », il serait utile de remettre sur pied des troupes de danses folkloriques, des chœurs folkloriques, une Troupe Folklorique Nationale, des salles de théâtres qui serviraient de temples de notre culture. Nous ne pouvons ne pas penser aux troupes « Makaya », « Lococia », « Aïda », à la Troupe Folklorique Nationale, au Chœur Michel Déjean et à d'autres encore. Par exemple, c'est la fondation en 1949 de la Troupe Folklorique Nationale et du Théâtre de Verdure Massillon Coicou qui avait permis au public de découvrir nos meilleurs chanteurs, musiciens, danseurs et autres artistes et d'autres célébrités mondiales (Marian Anderson, Billy Taylor, Ginney Mayhew, etc.)
Quel dieu a inspiré M. Joos pour qu'il écrive: « En somme, quand la musique haïtienne ne lorgne pas vers les grandes modes internationales … et qu'elle puise dans les spécificités folkloriques et ses racines latinos, elle est à son plus haut niveau. » Je n'ai rien à y ajouter, ni rien à en retrancher. En peu de mots, l'auteur a mis à nu le phénomène d'acculturation qui ankylose l'esprit de notre jeunesse, une jeunesse haïtienne toujours traditionnellement portée vers les choses sublimes, cette jeunesse qui, jadis, adhérait à des cercles littéraires idylliques, pour dénoncer haut et fort le « bovaryme culturel ». Je parle de cette jeunesse haïtienne qui s'était laissé guider par les écrits du Dr Jean Price Mars, qui, avec son « Ainsi Parla l'Oncle », avait meublé l'esprit des Antalcidas Murat, des Dòdòf Legros, des Guy Durosier, des Raoul Guillaume, des Gérard Dupervil lesquels nous ont laissé en héritage de sublimes morceaux de pétro, d'ibo, de congo, de valse créole et aussi de méringue haïtienne.
M. Joos continue merveilleusement sur sa lancée en pensant que: « … la musique haïtienne a brillé lorsqu'elle s'est éloignée des standards internationaux et s'est inspirée du folklore haïtien […] Le mouvement folklorique a perduré et l'indigénisme s'est renforcé. » Un peu plus loin, il écrit: «…En France, la loi exige que 40% des chansons qui passent à la radio soient françaises. Je n'ai jamais entendu une mélodie haïtienne ces dernières années sur la radio française, alors qu'à Port-au-Prince, à chaque fois que je prends le bus, j'entends Cabrel ou Sardou…»
Là, il me fait penser à mon ami Georges Bossous, Jr., l'un des rares intellectuels haïtiens à avoir le courage de condamner ouvertement l'acculturation dans nos traditions musicales. En décembre 2013, dans une interview accordée au journaliste Anthony Pascal (dit Konpè Filo), de Radio Télé Ginen, M. Bossous a eu le courage de déclarer: « Les médias ont la responsabilité de participer activement à l'éducation musicale de la jeunesse haïtienne. Il est inconcevable que les artistes étrangers soient beaucoup plus familiers aux jeunes du pays que les nôtres. Aux heures de pointe, on aurait dû diffuser presque exclusivement la musique haïtienne au lieu d'intoxiquer notre jeunesse de musique étrangère... »
Cela dit, je crois que M. Joos a commis trois petites erreurs dans son texte. La première est celle-ci. Lorsqu'il écrit que « Issa el Saieh a été le pionnier dans ce domaine en intégrant des percussions et des rythmes nationaux dans son orchestre de jazz », si, ici, « pionnier » veut dire «innovateur », je ne crois pas qu'il ait tout à fait raison. Sans citer exclusivement les ensembles de « La République de Port-au-Prince », je peux signaler que l'Ensemble de Granville Desronvil à Plaisance (1936 – 1937), le Surprise Jazz à Port-au-Prince (1936 – 1937), le Jazz Capois (1941 – 1942) et dautres encore, bien longtemps avant celui d'Issa El Saieh, avaient utilisé le tambour conique (voire la caisse claire) dans leur instrumentation. (Entrevue de LCSJ avec le tambourineur capois Emmanuel Elysée, 14 mai 2009). Si l'on doit parler objectivement de pionnier dans l'introduction de rythmes nationaux dans les ensembles musicaux d'Haïti, l'honneur doit en revenir sans aucun doute aux maestros François Alexis Guignard et Félix «Féfé» Clermont.
Sa seconde erreur se situe dans le lieu de naissance de Nemours Jean-Bapstiste. Ce dernier n'est pas né à la Place Sainte Anne (au Morne-à-Tuf). Il a plutôt vu le jour à « Lakou Labissière », non loin de l'Ancienne Cathédrale. Donc, M. Joos avait plutôt voulu parler de la Place de la Cathédrale (au Bel Air). Je signale, en passant, que c'est cette même « Lakou Labissière » qui a vu naître Félix Guignard et Edner Guignard, deux magiciens du piano. D'ailleurs, c'est leur père, l'inoubliable compositeur François Alexis Guignard (dit Père Guignard), qui a initié à la musique Nemours, le frère de celui-ci, Montfort Jean-Baptiste, Dormelas Philippe et d'autres encore.
En troisième lieu, je veux rapidement souligner à M. Joos que le morceau « Kote Moun Yo » (Ibo Records, LLP 113), délicieux rabòday arrangé par le génial Antalcidas Murat, a été chanté plutôt par Emmanuel Auguste et non par Gérard Dupervil.
En passant, parmi ceux qui se penchent sur le « compas direct », M. Joos est l'un des rares à reconnaître la valeur de Webert Sicot, qui fut, de l'avis de tous les musciens des années 1950 – 1970 (Louis Télémaque, Emilio Gay, Serge Simpson, pour ne citer que d'anciens musiciens du groupe de Nemours), de loin un meilleur musicien et surtout un meilleur saxophoniste que Nemours Jean-Baptiste. Sans conteste, Nemours a été un meilleur « showman » que Sicot, homme plutôt timide, en dépit de son génie indiscutable.
Dans sa conclusion, M. Vincent Joos a écrit: « J'espère qu'en 2015, il y aura en Haïti de grandes manifestations culturelles pour commémorer les trente ans de la disparition simultanée de Nemours et de Ti Manno... » Qu'il me soit permis de poser un regard un peu plus profond sur l'attente de l'auteur. Moi, j'appelle de tous mes vœux l'organisation en 2015, 2016, 2017… bref chaque année de grandes manifestations culturelles pour commémorer les énièmes années de la disparition d'Occide Jeanty, de Nicolas Geffrard, de Werner Anton Jaegerhuber, de Ludovic Lamothe,  de Justin Elie, de Luc Jean-Baptiste, d'Augustin Bruno, d'Antalcidas Murat, de Guy Durosier, d'Auguste «Candio » de Pradines, d'Alexis François Guignard, d'Issa El Saieh, de Lumane Casimir, de Roger « Ti Roro » Baillergeau, de Lina Mathon Blanchet, de Frantz Casséus…  car si nous voulons parler plus sérieusement, ces êtres hors du commun avaient beaucoup fait pour la musique haïtienne, disons mieux, pour la culture haïtienne.
Au bout du compte, en me référant à la sagesse de l'excellent maestro Raoul Guillaume, et croyant que la musique haïtienne, à cause de sa richesse, doit être plutôt gardée à la loupe, j'avoue que: « Je suis partisan de la coexistence pacifique de tous les rythmes musicaux haïtiens, qu'il s'agisse du compas direct, de la cadence ranmpa, du pétro, du yanvalou, de la méringue haïtienne, etc. » En tout cas, bien que nous soyons « toujou sou konpa », la méringue haïtienne est la musique nationale de la République d'Haïti!

Louis Carl Saint Jean
louiscarlsj@yahoo.com
Vendredi 11 juillet 2014

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