dimanche 4 janvier 2015

Juge Heidi Fortuné, je ne suis pas d'accord! (Texte de Cyrus Sibert)

Magistrat, dans votre article « 2014: L'ANNÉE NOIRE DE LA JUSTICE », vous exposez les pressions exercées sur la justice haïtienne, vous indexez le gouvernement et en fin de texte vous proposez à ce qu'on implique la société civile et les parlementaires pour résoudre le problème. Or, vous savez mieux que moi, que le complot contre vous (et contre d'autres magistrats honnêtes) a été fomenté par des gens de la société civile, des avocats, des criminels, des kidnappeurs, des trafiquants de drogues, des policiers corrompus et mêmes des confrères magistrats. De plus, l'action des parlementaires au sein de la justice haïtienne a toujours aggravé la situation. 
 
Je pense que là, vous utilisez l'Exécutif comme bouc émissaire. Je serais d'accord avec vous, si vous aviez dénoncé cette mafia nationale qui cherche à contrôler la justice pour bien mener ses activités criminelles et abuser des droits de paisibles citoyens. Cette mafia a toujours utilisé ses influences et contacts au sein du système pour désinformer les dirigeants dont le garde des sceaux de la République.
 
En ce sens, nous sommes d'accord que l'Exécutif peut adopter des décisions injustes ... mais, de bonne foi. Et, dans votre cas, ceux qui vous combattent le font pour des dossiers qui remontent avant l'arrivée du gouvernement en place. Ce sont eux qui ont construit toutes sortes de rumeurs autours de vous, de vos biens, pour justifier leur demande de vous écarter du système. C'est une mafia systémique qui impose sa volonté sur le système et cherche toujours à écarter les juges compétents et intègres. Une réalité sicilienne !
 
Aujourd'hui, le juge Lamarre Bélizaire est aussi accusé d'enrichissement illicite par ceux qui cherchent à paralyser son travail de magistrat instructeur sur des dossiers criminels et de corruption.
 
Magistrat, contrairement à l'idée véhiculée dans votre texte qui présente l'Exécutif (le Garde des sceaux et le Chef de l'Etat) comme un obstacle au bon fonctionnement de la justice haïtienne, le renouvellement de votre mandat est un fait qui prouve le contraire. La vérité sur votre dossier, une fois révélée, le Ministre de la Justice et le Chef de l'Etat ont agi dans le sens du renforcement de la justice par le renouvellement du mandat d'un juge productif, compétent, indépendant et honnête. Si l'Exécutif ne voulait pas de vous et s'il agissait sous l'influence aveugle de la "mafia du droit", vous ne seriez pas reconduit. 

Le problème, c'est la courroie de transmission des informations. Les dirigeants de bonne foi se trompent parce qu'en Haïti les criminels et les corrompus sont bien positionnés depuis plus que 200 ans pour désinformer les gouvernants. Aujourd'hui, le progrès, c'est qu'une fois la vérité établie, ils n'arrivent pas à forcer la main de l'Exécutif.
 
Enfin magistrat, le problème de la justice haïtienne vient beaucoup des barreaux infectés par le narco dollars, des auxiliaires influents de la justice qui agissent dans l'intérêt des criminels au détriment de la justice. Aborder le problème en indexant l'Exécutif, c'est permettre à ce secteur de continuer à privatiser la justice, méprisant les libertés civiles élémentaires du citoyen et ses droits de propriétés.
 
Meilleurs voeux!
 
Cyrus Sibert, Cap-Haïtien, Haïti
4 janvier 2015

Lisez : Cap-Haïtien et sa ''mafia du droit'' (Texte publié en mai 2006, qui fait de moi l'homme à abattre au Cap-Haïtien)


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2014: L'ANNÉE NOIRE DE LA JUSTICE
 
La justice haïtienne, exsangue, malmenée, bousculée voire même paralysée, a connu les pires moments de son histoire durant l'année 2014. L'institution a évolué dans le mauvais sens et cela devrait continuer en 2015. Montrer qu'on peut nommer n'importe qui où on veut et donner des ordres n'importe comment…voilà la résultante de la politique pénale du gouvernement qui a fait entrer la justice dans l'ère du soupçon. La politisation extrême de certains dossiers a montré l'impératif de garder dans le système des éléments intègres et indépendants de l'Exécutif. Cependant, l'infirme quantité de Magistrats  qui tiennent le haut de l'affiche cachent mal leur faiblesse structurelle et sont vite l'objet de tracasseries et tentatives de déstabilisation de la part des membres de l'équipe au pouvoir qui ne veulent pas d'un système judiciaire qui pourrait s'opposer ou s'attaquer à leurs intérêts et oublient trop souvent que la justice est une caractéristique déterminante de la bien portance socioéconomique d'un pays.
 
Le critère de la promotion au sein de la justice devient la soumission. Seulement une trentaine de Magistrats ont été reconduits durant l'année 2014. La Présidence, sur les conseils du Garde des sceaux, ne prend pas en compte tous les avis favorables du Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire relatifs au renouvellement du mandat des Juges. Jamais la Magistrature n'a été autant insultée, humiliée par un gouvernement. Pourquoi voulez-vous que les délinquants respectent les Magistrats quand le ministre de la justice les traite avec désintérêt et dans l'indifférence générale ? En somme, brandir le spectre de non renouvellement de mandat de X ou Y est très efficace. Cela a eu un effet dévastateur sur l'activité professionnelle et le rendement du Magistrat en attente qui est à la fois paralysé et angoissé par la perspective d'être écarté sans raison apparente. Il y a eu énormément de souffrance au travail dans la Magistrature durant l'année écoulée, et aucun Magistrat ne veut en parler. Révocations arbitraires, transferts illégaux, pressions psychologiques, dépressions nerveuses…voilà entre autres le lot de misères des Juges. Plus on est vulnérable, plus on est victime de ces types d'harcèlement qui ne dit pas son nom.
 
Pour être véritablement indépendant, il faut se moquer de la notation et de la carrière. J'ai connu moi-même la détresse morale et j'ai eu pas mal de contrariétés dans l'exercice de la profession. J'ai été qualifié de trouble-fête et d'électron libre à cause de ma force de caractère. On me reproche de mettre trop de ''beau monde '' en examen. Il y a eu des attaques très fortes contre moi de la part d'officiels très haut placés. Et des brimades, j'en ai subies pour avoir osé… Des situations un peu perverses qui peuvent vous empêcher de progresser et de faire votre travail convenablement. C'est décourageant ! Vous vous impliquez corps et âme dans votre boulot et voilà ce que vous avez comme récompense. En vérité, c'est plus que frustrant !
 
Généralement, la politique entre au prétoire  mais à présent, la justice s'invite au palais. Chose qui n'a jamais été réalisée auparavant ! Bien sûr, mon mandat est renouvelé mais je ne vous dirai pas comment… Il y a eu de folles rumeurs et le contexte était tendu. Je suis toujours là. Et qu'il soit dit en passant : je ne suis pas là pour passer mon temps à être convoqué par ma hiérarchie, j'ai du boulot et mes dossiers ne sont pas simples. Je veux pouvoir travailler en toute quiétude. La hiérarchie devrait plutôt soutenir les juges en délicatesse avec l'Exécutif et non de leur mettre doublement la pression. La justice est à bout de souffle, et si jamais on ne trouve pas des solutions pour la redynamiser, on va vraiment vers la disparition de l'État de droit qui n'est encore qu'à la phase d'embryon et qui commence à peine à se développer. Pour cela, le pouvoir Exécutif ne doit avoir aucun rôle dans la carrière des Magistrats. Il faut sortir du schéma « le Président décide seul ». Il faut un véritable échange de vues sur la question et la discussion doit associer la société civile, les parlementaires, les magistrats, pour voir comment couper le lien entre l'Exécutif et le Judiciaire. Mais si ça doit venir d'un seul homme, je vous le garantis, on n'est pas près de sortir de l'auberge.
 
Heidi FORTUNÉ
Magistrat, Juge d'instruction
Cap-Haïtien, Haïti, ce 03 janvier 2015
 
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