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| Richard Coles, Entrepreuneur haitien |
J’ai suivi avec intérêt l’interview de l’homme d’affaires Richard Coles sur la chaîne Haïti Inter. Je me réjouis que le secteur privé haïtien, que j’ai tant critiqué pour son comportement sectaire, exclusiviste, monopoliste et sa culture de mépris social, puisse décider d’adopter une attitude positive avec un projet de renaissance dénommé “Haïti 2055”, visant à moderniser notre pays, à changer de paradigme et à construire avec la majorité nationale un espace de prospérité et de « bien-être généralisé ».
Je m’attendais à cette réaction, car la violence, la destruction et le chaos auxquels il fait face dans la capitale haïtienne ne pouvaient que provoquer un changement de comportement de sa part. L’histoire démontre que la menace collective provoque souvent des prises de conscience. Si aujourd’hui les Chinois travaillent sans relâche à préserver la stabilité sociopolitique et le progrès économique, c’est parce qu’ils sont conscients des conséquences de leurs luttes intestines à travers l’histoire, qui ont engendré invasions et occupations étrangères, massacres, pillages, famines et humiliations de toutes sortes. Donc, gardons l’initiative du secteur privé haïtien de construire un projet “Haiti 2055” dans son contexte historique. Car c’est normal que l’enfant prodigue, qui se voit humilié à l’étranger malgré les richesses amassées dans des conditions mitigées, jette un regard sur la terre natale avec des idées de reconquête du paradis perdu.
Ceci étant dit, adoptons une attitude positive et regardons ensemble cette démarche pour la construction du projet 2055.
Tout d’abord, rien ne changera en Haïti aussi longtemps qu’on ne décidera de s’attaquer aux deux causes fondamentales du chaos actuel : 1- L’exclusion, 2- la culture du mépris social.
Ce ne sont pas les idées magiques d’un intellectuel français controversé qui changeront Haïti. Il faut des actions concrètes visant à attaquer les fondements structurels de l’exclusion économique (actions anti-monopolistes) et à intégrer la diaspora et les paysans.
Revenons sur Jacques Attali. C’est un intellectuel français qui pratique de l’ingénierie sociale. Ce type de philosophes qui croient pouvoir remplacer Dieu au point de dicter la marche à suivre à une société humaine pour passer d’un point X à un niveau Y. Mais dans la réalité, même de bonne foi, ces gens ne maîtrisent pas tous les facteurs. Ils ne sont pas Dieu. Qui pouvait prédire le tremblement de terre de 2010?
M. Richard Coles, lors de l’émission de Haïti Inter, vous avez évoqué les problèmes de la France en matière de réfrigération des maisons en cet été 2026. Mais le problème de la canicule en France et les difficultés énergétiques sont le résultat de l’ingénierie sociale des écologistes, ce type d’intellectuels qui ont poussé les gouvernements français à négliger le nucléaire. L’Allemagne a suivi les conseils de ces ingénieurs sociaux et aujourd’hui son industrie n’est plus compétitive.
Ce que nous vivons en Haïti est le fruit de l’ingénierie sociale des années 80, quand ce genre d’intellectuels, comme Jacques Attali, conseiller du président français Mitterrand, recommandaient la globalisation, la mondialisation et un gouvernement mondial. Ce sont des gens qui, en 1980, exigeaient du président Jean-Claude Duvalier l’extermination des cochons créoles qui, selon eux, devait permettre la « dissolution des communautés agraires » (comme disent les marxistes), favoriser le « développement en largeur du capitalisme » et permettre à l’impérialisme de « mettre fin au sommeil historique ». En 1994, ils ont enfoncé le clou en imposant au président Jean-Bertrand Aristide de signer l’Accord de Paris qui consistait à libérer les échanges, à ne plus protéger l’agriculture et la production nationale. Ce qui a eu des conséquences irréversibles comme l’éclatement du tissu familial à cause de l’appauvrissement des ménages, l’exode rural, la bidonvillisation, la délinquance juvénile, le clientélisme politique et son corollaire « abolocho », civils armés, gangs terroristes et le kidnapping. Dans leur euphorie de globalisation heureuse, ils ont aussi recommandé la démobilisation des Forces Armée d’Haiti avec l’espoir que les armées étrangères seront toujours disponibles pour défendre notre pays.
Avec le président René Préval, l’ingénierie sociale a bouclé la boucle avec la « privatisation entre petits copains » ; le secteur privé que vous représentez en a grandement profité, aiguisant encore plus la polarisation de l’économie et l’appauvrissement de la classe moyenne dans une ambiance généralisée d’instrumentalisation de la violence comme moyen de contrôle social, d’exclusion de la diaspora et des couches populaires. L’assassinat du président Jovenel Moïse est la manifestation suprême du retour en force de la violence comme moyen de contrôle socio-économico-politique, comme du temps de la colonie esclavagiste et de la dictature des Duvalier.
Donc, le changement en Haïti passe par des réformes institutionnelles en vue de colmater et de corriger les dégâts causés par les conseils de ces ingénieurs sociaux. C’est ce que font de nombreux pays face au constat des dégâts engendrés par le globalisme marchand. Le président Donald Trump ne remet-il pas en place des tarifs douaniers ?
On ne changera pas Haïti avec plus d’idées farfelues, mais avec des actions concrètes.
Par exemple, au lieu de continuer à vous entasser dans une zone métropolitaine carcérale, avec des maisons luxueuses entourées de bidonvilles, pourquoi ne pas vous répartir à travers le pays, dans les villes de province abandonnées, en vue de développer des pôles de production spécifiques, de créer des emplois qui engendreraient un déplacement inverse de la population ? Qu’est-ce qui empêche un homme d’affaires haïtien de s’installer dans le Nord-Ouest, de travailler avec les ressortissants de ce département dans la diaspora en vue de construire des logements décents, des hôtels, des maisons de retraites, des usines agro-industrielles, de développer la pêche industrielle, etc. ? Pourquoi pas de projets d’investissements sur l’Ile de la Gônave? C’est ce qu’a fait la bourgeoisie dominicaine. Elle a décidé de sortir de Santo-Domingo.
Imaginez un moment que les 10 familles les plus puissantes d’Haïti aient décidé de se répartir dans les 10 départements du pays, d’utiliser leur influence pour forcer l’État, à partir de la coopération internationale, à construire des routes, des héliports et aéroports, des ports, des barrages, des centrales électriques, des hôpitaux avec des services de premiers soins moderne, et d’investir dans des centres de production qui créeront des emplois au niveau local. Cette initiative provoquerait une compétition entre les régions, la mise en valeur des côtes paradisiaques et l’intégration de la majorité nationale. Le développement d’un pays passe par la conquête du marché intérieur. ( La conquête du marché intérieur est un moteur fondamental du développement économique. Elle permet aux pays de bâtir un tissu industriel robuste, de créer des emplois locaux et de réduire la vulnérabilité aux chocs extérieurs avant de s'ouvrir pleinement à la concurrence mondiale.) Dalila Chenaf-Nicet
Je n’invente rien. Les missionnaires américains et des ONG sont établis dans les localités les plus reculées d’Haïti où ils apportent en plus de l’évangélisation, éducation, aide humanitaire et un peu de modernité. Si des étrangers le font, pourquoi le secteur privé reste-t-il enfermé dans la capitale pourrie, surpeuplée, remplie d’immondices et de gangs terroristes qu’est la « République de Port-au-Prince » ? De plus, le parc industriel de Caracol, son impact positif sur les villes avoisinantes du Nord et du Nord-Est est un modèle à suivre. Le surplus d’électricité produite pour les usines est revendu à un prix abordable aux résidents des villes environnantes faisant d’elles un rare endroit en Haiti où le courant existe 24 sur 24.
Certes, un intellectuel comme Jacques Attali peut être utile en termes de lobbying. C’est un homme influent qui a passé sa vie à conseiller des chefs d’État français et d’autres pays. Mais il n’y a qu’à regarder la France aujourd’hui, dépassée économiquement par l’Indonésie en parité de pouvoir d’achat, pour se faire une idée de l’efficacité de ses conseils. Je doute que M. Attali aime plus les Haïtiens que ses compatriotes martiniquais ou guadeloupéens dont le niveau de vie ne cesse de se dégrader, avec la pollution des terres par des pesticides et l’augmentation des prix des produits alimentaires à cause du monopole des békés, ces descendants de colons esclavagistes qui contrôlent encore leur vie, faute de les avoir chasser par une révolution radicale de type dessalinienne.
Ce passé que vous nous conseillez de modérer a donné à la terre d’Haïti cette spécificité : Il a sanctuarisé la liberté des noirs et la majorité nationale reste maîtresse de la situation, même quand elle prend trop de temps avant de réagir.
M. Coles, j’admire quand un mulâtre s’affirme péremptoirement être haïtien. Je suis vraiment touché par l’amour et la passion de votre fille pour Haïti. Aussi, suis-je fasciné de voir l’engagement des enfants de missionnaires qui ont grandi dans notre pays, en faveur d’Haïti; j’aime leur entendre s’exprimer en créole. Dans la diaspora, nous observons une montée vertigineuse du patriotisme des enfants d’immigrants haïtiens qui souvent ne parlent même pas notre créole. C’est un atout de soft power géopolitique que nous devons mettre à profit dans un projet de renaissance d’Haïti. Beaucoup d’haïtiens s’expriment en portugais, en espagnol; l’anglais ne cesse de se renforcer au sein de notre nation.
De plus, sur Haïti Inter, vous confirmez le témoignage d’un membre du secteur privé haïtien, cohéritier de l’une des 6 familles les plus influentes, qui m’expliquait un changement générationnel au sein de la bourgeoisie haïtienne ; que son père n’arrêtait pas de le mettre en garde de participer à la vie nationale ; il lui répétait qu’il devait se contenter de s’enrichir, de profiter en silence; mais, après ses études aux États-Unis et ses nombreux voyages à travers le monde, il a pu réaliser qu’Haïti constitue la base de la dimension de sa famille, de ses privilèges et de sa puissance, qu’en dehors du pays il est un anonyme parmi d’autres ; qui pis est, depuis le 11 septembre 2001, son apparence physique de métisse syro-libanais tend plus à lui causer des problèmes ; en ce sens, il est déterminé à s’intégrer le plus possible.
Mais en fait, la « bourgeoisie » haïtienne n’a jamais été exclue. Elle a plutôt toujours raté l’occasion de prouver sa sincérité et de créer de la confiance. À chaque ouverture de l’histoire, au lieu de jouer son rôle de classe dirigeante, elle préfère des approches court-termistes, exclusivistes (monopole), de mépris social, et même racistes. Le président Jean-Claude Duvalier n’a-t-il pas ouvert les portes de son Palais à la bourgeoisie haïtienne, jusqu’à épouser Mme Michèle Bennett Pasquet? N’a-t-il pas fait de Henri P. Bayard son ami personnel et puissant ministre des Mines ? Le père de Réginald Boulos n’a-t-il pas été l’ami personnel de François Duvalier ?
Durant toute l’histoire d’Haïti, la bourgeoisie a toujours été au pouvoir. Au plus prêt, de Paul Magloire à nos jours, en passant par René Préval, Michel Martelly et aujourd’hui avec Alix Didier Fils-Aimé, elle se contente de jouir, de s’enrichir et de financer des mouvements subversifs qui lui permettront de reproduire le système de pouvoir corrompu, destructeur et anti-national.
Ceux qui se disent honnêtes sont passifs, ils laissent faire. Ils se contentent de se donner bonne conscience en clamant leur honnêteté, tout en participant au mal à travers des réseaux privés et même mafieux.
Avançons ! Je crois en la rédemption. Les gens peuvent changer, surtout après ce que nous sommes en train de vivre dans ce pays. On n’a jamais été aussi bas. J’espère que ceux qui s’amusaient à jouer avec le feu de la déstabilisation permanente comme instrument d’enrichissement et de pouvoir, finiront par comprendre qu’ils peuvent en perdre le contrôle. Car il existe dans ce monde globalisé des flux mafieux qui profitent des crises ou du chaos pour s’implanter et s’accrocher durablement. Et, une fois sur place, ceux qui sont capables de payer sont pour eux des proies privilégiées. Donc, Je suis convaincu que la réalité actuelle entraînera une prise de conscience. Mais cela doit se faire sans démagogie, avec de bons diagnostics et en utilisant les méthodes appropriées.
Le projet « HAÏTI 2055 » est trop volontariste. Il dépend trop de la bonne volonté d’un secteur, des belles paroles ou des engagements en l’air d’un candidat à la présidence contre qui il n’existe aucun levier quand il sera installé au Palais national. Même quand la volonté compte pour obtenir le changement, c’est utopiste et même naïf de construire un agenda national sur la bonne foi d’un secteur privé aux habitudes sectaires, monopolistes ou d’un leader politique issu d’une classe politique affamée, parasitaire et corrompue. Je pense que la solution passe par des réformes structurelles.
Vous feriez mieux d’utiliser vos ressources et moyens de lobbying pour exiger :
- 1- une législation anti-monopole et de libre concurrence en Haïti ; (Cela existe dans la majorité des pays de la Caricom)
- 2- une réforme de la justice. Il faut mettre fin à la balkanisation du pouvoir judiciaire. (Que viennent faire des organisations de droits humains, des barreaux, des syndicats au sein de l’administration de la justice ? Conflit d’intérêts !)
- 3- sacraliser le droit de propriété ;
- 4- le droit à l’information comme le Right to Information Act ;
- 5- la criminalisation du harcèlement sexuel, des injures racistes et de toutes les décisions à caractère discriminatoire ;
- 6- le renforcement des forces de sécurité nationale;
Le plus important pour changer Haïti, cela doit se faire par un changement d’attitude. La bourgeoisie haïtienne s’est isolée, elle a refusé tout contact avec la majorité nationale qui se sent exclue de l’économie, de la finance et des opportunités. Il faut suivre l’exemple de l’industrie de la musique compas. Le chanteur Michel Martelly, malgré son origine « ti rouge », son cercle d’amis à peau claire, de « mulâtres » de Pétion-Ville, a pu se forger une popularité à travers le pays jusqu’à accéder au pouvoir comme président d’Haïti. Le succès des groupes Ti-Vice, Ti Joe Zenny, en sont d’autres preuves. Le peuple haïtien, dans sa grande majorité, apprécie ceux qui le respectent, qui respectent sa famille, sa communauté, ses valeurs et sa culture. Il accueille toujours ceux qui viennent à lui. Les missionnaires étrangers peuvent en témoigner. Malgré les troubles politiques, ils se sentent en sécurité en Haïti.
Le peuple haïtien est tellement grand qu’il a la capacité de transcender la couleur de la peau. Les dieux du vodou, dans leur grande majorité, sont représentés par des images de personnalités de race blanche. Cela ne dérange pas les masses populaires. Dessalines voulait marier sa fille à Alexandre Pétion pour sceller l’unité nationale, ce n’est pas lui qui a trahi l’accord d’Arcahaie avec les mulâtres.
Donc, point n’est besoin d’inventer une nouvelle ingénierie sociale avec un intellectuel étranger qui ne connaît même pas la réalité d’Haïti. Il suffit d’aller vers le peuple. Profitez du chaos actuel qui rend Port-au-Prince invivable pour investir dans les villes de province. Cessez de vous entasser dans les villes carcérales bidonvillisées, sortez de votre zone de confort, allez vers le peuple, construisez avec lui de nouveaux pôles de production qui lui permettront de s’intégrer et de participer à la vie socio-économique. Suivez l’exemple des compagnies de téléphonie mobile qui, malgré leurs imperfections et les critiques, ont permis de résoudre le problème de la communication en Haïti ; Digicel et Natcom, deux compagnies qui, au-delà des profits qu’elles accumulent, permettent à la jeunesse haïtienne d’être présente sur les réseaux sociaux, de s’intégrer, de transférer de l’argent, et surtout, au petit peuple de participer en vendant des cartes de recharge, des téléphones mobiles, en les réparant, offrant de petits services qui contribuent à nourrir et à prendre soin d’un nombre incalculable d’enfants, de femmes, de vieillards de démunis, des concitoyens à travers le pays, dans les recoins où l’État n’existe pas.
Quant au problème de la corruption, croyez-moi, il existe en Haiti plus de gens honnêtes que de corrompus. Il suffit au secteur privé des affaires d’avoir la volonté de supporter les honnêtes gens.
Cyrus Sibert, Journaliste, #ajandalakay
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