[...le paradoxe. Ce mouvement ultra-nationaliste, qui prétend défendre l'âme dominicaine, est en train de la détruire. Il instille la peur et l'insécurité au point de faire douter tout un peuple de sa souveraineté ]
La panique qui s'est emparée de la République Dominicaine après une simple déclaration de Wilson Isidor, attaquant de la sélection haïtienne, en dit long.
Zombifiée par des années de propagande ultra-nationaliste martelant le fantasme d'une invasion haïtienne, une partie de l'opinion dominicaine a réagi comme si les troupes haïtiennes étaient aux portes de Santo Domingo. Et le plus surréaliste, c'est que l'État lui-même est tombé dans le piège : élite politique, classe médiatique, Ministre des Sports, jusqu'au Président Luis Abinader.
Tout cela pour quoi ? Pour les mots d'un footballeur nostalgique qui, empêché de jouer dans son propre pays livré aux gangs, a simplement dit qu'il jouait sur son île : Ayiti, Kiskeya, Bohio.
Il faut une profonde crise de confiance en soi pour qu'un pays réagisse ainsi à la nostalgie d'un sportif.
Faisons l'exercice inverse. Si un Dominicain en visite à Port-au-Prince s'écriait "Ici, c'est l'Hispaniola !", personne en Haïti n'aurait bronché. Pourquoi ? Parce qu'on nous apprend dès la maternelle que cette île s'appelait Ayiti, Kiskeya ou Bohio avant que Colomb ne la rebaptise Hispaniola - Petite Espagne. Pour nous, utiliser les noms originels, c'est un acte de respect envers les premiers habitants. Ce n'est pas une menace.
Chez nous, la bachata, le merengue et la salsa tournent en boucle. Le salami et le yuca pollo se vendent à chaque coin de rue. La culture dominicaine fait partie de notre quotidien et cela ne dérange personne. Nous sommes si convaincus que notre indépendance de 1804 est irréversible - malgré l'effondrement, malgré les gangs, malgré tout - que les propos d'un étranger sur notre passé ou notre avenir ne nous ébranlent pas.
C'est cette différence qui est révélatrice. L'hystérie collective qui a suivi les propos d'Isidor, et qui a poussé les autorités dominicaines à prendre des mesures dignes d'un état d'urgence, marque une étape inquiétante : une partie de la nation dominicaine ne croit plus en son indépendance face à Haïti.
Et c'est là tout le paradoxe. Ce mouvement ultra-nationaliste, qui prétend défendre l'âme dominicaine, est en train de la détruire. Il instille la peur et l'insécurité au point de faire douter tout un peuple de sa souveraineté, face à un voisin qui n'a objectivement ni la capacité économique, ni la force militaire, ni le poids démographique, ni même l'ambition idéologique de l'envahir.
Rappelons l'histoire : pendant 22 ans d'annexion de la partie Est, alors que les Haïtiens avaient tout le loisir de s'installer et de peupler les terres laissées vacantes par les Espagnols et les Français, ils sont restés chez eux. Ce n'est pas aujourd'hui, qu'ils rêveraient de la conquérir.
Si nos compatriotes sont de l'autre côté de la frontière, c'est pour une seule et unique raison : survivre. Pour des raisons économiques et sécuritaires. Rien d'autre.
En zombifiant ainsi son peuple, l'ultra-nationalisme dominicain ne protège pas la République Dominicaine. Il l'affaiblit. Et cela fait pitié.
Cyrus Sibert, Journaliste
5 Octobre 2026
Suivez nous sur : #LeReCit @ReseauCitadelle
reseaucitadelle@yahoo.fr
Suivez nous : https://www.youtube.com/reseaucitadelle
https://twitter.com/reseaucitadelle

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire